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Morphèmes : définitions, problèmes

Dans une initiation à la linguistique (générale ou française), il est rare qu'on échappe à une définition du morphème ou monème, selon le choix terminologique de l'enseignant. Rappelons : on a coutume de désigner par le terme de morphème ce qu'André Martinet et ses élèves appellent monème ; on a coutume ensuite de distinguer entre morphème lexical et morphème grammatical pour désigner ce que Martinet et ses élèves appellent respectivement lexème et morphème. On voit, avant toute définition, que le terme de morphème n'a pas le même sens dans les deux cas ; ajoutons que celui de lexème peut lui aussi être employé avec un sens fort différent de celui que lui a donné Martinet. Concluons pour l'instant que dans le choix d'une terminologie, le plus important n'est pas dans les termes qu'on emploie ; l'important est plutôt de préciser d'une façon ou d'une autre quelle est la définition qu'il faut associer à chacun des termes retenus.

1. Définition provisoire

Nous employons ici le terme de morphème comme les linguistes l'utilisent en général, c'est-à-dire pas au sens restreint que lui donne Martinet.

Pour nous, un morphème sera donc, en première approximation, dans l'analyse d'un mot, le plus petit segment porteur d'une partie du sens du mot entier. Soit le mot contre-exemple ; il est clair pour tout francophone que ce mot est formé du mot exemple, pris avec le sens qu'il a habituellement, et de l'élément contre, ici préfixé, et indiquant que l'on parle, non d'un exemple ordinaire, mais d'un "Exemple qui illustre le contraire de ce qu'on veut démontrer", selon la définition du Petit Robert. Remarquons que dans la définition donnée par ce dictionnaire, le mot exemple est utilisé, et que l'élément contre apparait dans le mot contraire, également contenu dans la définition. On peut voir confirmée par là l'intuition qui nous dit que le sens de contre-exemple est en quelque sorte une combinaison du sens de contre et de celui d'exemple. Notez bien : une combinaison, et non la somme ! On verra que la distinction est importante.

Si nous considérons maintenant les noms jardinier, ambulancier, laitier, liftier etc., nous voyons que ce qu'il y a de commun à tous ces noms, c'est qu'il s'agit d'une personne dont c'est le métier, ou en tout cas l'occupation, de s'occuper d'un jardin, d'une ambulance, du lait, d'un lift. Nous pouvons en conclure que la terminaison -ier porte le sens de "homme qui s'occupe de -" ; dans le nom dérivé, le tiret est chaque fois remplacé par le mot de base jardin, ambulance etc. On peut donc considérer -ier comme porteur d'un sens, et donc comme un morphème.

Prenons maintenant les formes verbales jardinons, jardinait, jardinent. Nous avons là le radical du verbe jardiner, qui reste inchangé d'une forme à l'autre, et d'autre part les "terminaisons" -ons, -ait, -ent qui indiquent le temps et la personne. Faisons abstraction ici du fait que la personne est indiquée aussi par le sujet, lorsque le verbe est employé réellement. Nous pourrons donc dire que comme ambulancier, liftier etc., ces formes verbales conjuguées se composent de deux morphèmes : un morphème radical, porteur du sens constant de toutes les formes fléchies et des dérivés, et une terminaison qui indique en quoi le sens de la forme considérée se distingue de celui du radical. Concrètement, dans jardinons, le radical jardin- renvoie à ce qu'il y a de commun au sens de toutes les formes conjuguées du verbe jardiner ; la terminaison -ons donne le sens par lequel cette forme se distingue de toutes les autres formes conjuguées du même verbe. Nous pourrions aborder l'analyse dans l'autre sens, et dire que la terminaison -ons renvoie au sens qui est commun à toutes les formes verbales de première personne du pluriel : allons, portons, jardinons..., alors que le radical qui précède renvoie à ce qui distingue ce verbe de tous les autres. Ici aussi, il ne s'agit pas d'une addition de sens, mais d'une combinaison des sens des deux morphèmes.

Prenons maintenant les deux mots jardins et jardinier. Ne prenons en compte que les formes écrites (on parlera de la forme orale plus loin). Dans les deux cas, nous pouvons dire que le mot se compose de deux morphèmes, dont le premier est dans les deux cas le radical du mot jardin ; on peut simplifier en disant que c'est le mot jardin. Le deuxième morphème n'est pas de même nature dans les deux cas :

(a) la désinence -s indique le pluriel (qui est souvent indiqué aussi par le déterminant qui précède). La notion est celle de jardin, ici envisagée comme multiple.

(b) la désinence -ier indique qu'on ne parle pas d'un jardin, mais de "quelqu'un qui s'occupe d'un jardin", donc d'une personne.

Dans le cas de la désinence -s, c'est le mot jardin lui-même qui se voit adjoindre une marque donnant une information supplémentaire, mais c'est toujours de la même notion qu'il s'agit ; au contraire dans le cas de -ier, on forme un mot dérivé, qui ne désigne plus un jardin, mais une réalité différente ; en l'occurrence, le nouveau mot formé est un nom masculin comme le mot de départ, mais si, au lieu de -ier, on avait mis -er, c'est un verbe qu'on aurait trouvé à l'arrivée. Dans le cas de la marque de pluriel -s, on a affaire à un morphème flexionnel (on reste dans la morphologie de la même unité du lexique) ; dans le cas du suffixe -ier, on a affaire à un morphème dit dérivationnel (on s'est servi de ce morphème pour former un mot nouveau).

Récapitulons : on peut distinguer deux grandes sortes de morphèmes :

(a) les morphèmes dits lexicaux, c'est-à-dire le radical, ce qui porte la partie du sens qui relève de l'expérience du monde ;

(b) les morphèmes dits grammaticaux, porteurs d'une information de nature différente : catégories grammaticales, classes de mots.

A l'intérieur des morphèmes grammaticaux, nous avons distingué

- les morphèmes dérivationnels, qui peuvent servir à former, à partir d'un mot d'une classe donnée, un autre mot qui peut appartenir à la même classe (jardin, jardinet, jardinier, jardinage), mais qui pourra aussi bien appartenir à une classe différente (jardin, jardiner) ;

- les morphèmes flexionnels - qui sont en quelque sorte plus grammaticaux que les autres - qui agissent à l'intérieur de la morphologie d'une même unité lexicale : marques de personne, de temps etc. des formes conjuguées d'un verbe, marques du singulier ou du pluriel d'un nom, du genre et du nombre d'un adjectif etc.

Cette classification des morphèmes n'est pas à considérer comme seule correcte ; d'autres classifications pourraient être proposées ; de toute façon les limites entre classes de morphèmes connaissent des zones floues dont il ne va pas être question maintenant.

2. Code écrit et code oral

Cette opposition pourrait être étudiée plus à fond, mais on ne la mentionne ici que parce que l'analyse en morphèmes est souvent fort différente selon qu'on travaille sur le code écrit ou sur le code oral. On peut illustrer ce fait par l'exemple très simple jardin vs. jardins : dans le code écrit, le singulier et le pluriel se distinguent : le pluriel est indiqué par un morphème spécifique -s, alors que le singulier est repéré par la simple absence de la marque du pluriel. On pourrait dire que le singulier est le nombre par défaut du nom. Dans le code oral, les deux formes graphiques se prononcent l'une et l'autre API jardin, et ne peuvent pas être distinguées (si l'on néglige les très rares cas de liaison). Si le pluriel apparait dans le code oral, ce n'est en tout cas pas dans le nom jardin(s) lui-même, mais éventuellement dans l'article défini les qui précède, ou dans un autre déterminant.

Il en est de même dans la conjugaison des verbes, où, par exemple, le code oral distingue au futur six désinences personnelles différentes -ai, -as, -a, -ons, -ez, -ont, alors que le code oral n'en distingue que trois : [e], [a] et . A l'oral, on a donc besoin de connaitre le sujet pour être sûr de la personne à laquelle le verbe est employé. Au présent, de même, si nous entendons la forme , nous pouvons faire correspondre cette forme orale aux trois formes écrites jardine (1e ou 3e personne du singulier), jardines (2e du singulier), jardinent (3e du pluriel), et nous avons besoin d'autres informations pour décider de la personne à laquelle le verbe est employé. A l'écrit, nous pouvons logiquement considérer -e, -es et ­ent comme trois morphèmes qui véhiculent l'information de personne, alors que ces trois "désinences" sont absentes de la forme orale. Par ailleurs la séquence écrite jardin qui sert de radical à ces formes verbales est identique au nom de base à partir duquel le verbe a été formé ; à l'oral au contraire, le nom est de la forme , alors que le radical verbal est  ; comme on peut le voir par ces exemples, l'oral fait ici une distinction qui n'existe pas à l'écrit, alors que l'on voyait par ailleurs que l'écrit comporte des morphèmes absents de la forme orale. On retiendra de tout cela que pour faire une analyse en morphèmes, il est indispensable de décider si l'on opère sur la langue orale ou sur la langue écrite, puisque les analyses possibles pourront éventuellement être très différentes de l'une à l'autre.

Comment cela se fait-il ? Il s'agit pourtant de la même langue ! Oui, et non... La langue écrite a gardé beaucoup de traces d'un état très ancien, et par exemple la terminaison -s du pluriel, que tous les noms et adjectifs ont gardée à l'écrit, ne se prononce plus depuis des siècles (au moins depuis le XVIe siècle devant une pause, depuis bien plus longtemps ailleurs dans la phrase).

3. Problèmes

Il est relativement rare qu'une analyse en morphèmes puisse être achevée sans soulever l'un ou l'autre problème. Les problèmes peuvent être relatifs à la forme ou au sens. En ce qui concerne la forme, le problème classique est celui de la variation du signifiant d'une forme à l'autre, comme dans pardon vs. pardonner. Le lien entre les deux mots est sémantiquement évident, mais à l'écrit on a d'un côté une forme pardon, de l'autre une forme pardonn-, et à l'oral on trouve en regard les formes [paRdô] vs. [paRdOn] - ce qui, ici, n'est pas sans nous rappeler ce que nous avions rencontré avec [ZaRdê] vs. [ZaRdin]. Mais, dans le cas de ces mêmes mots, n'y a-t-il pas aussi un problème de sens ? Si le rapport de sens entre pardon et pardonner est intuitivement évident, on ne peut pas pour autant considérer que le sens du nom et celui du radical verbal soient identiques ; la différence est au moins celle qui oppose un sens nominal ("entité") à un sens verbal ("procès") ; or le "procès de pardon", ce peut être celui d'accorder un pardon, ou celui d'en bénéficier ; pardonner n'a que le premier de ces deux sens a priori envisageables ; dans le cas de jardin vs. le radical de jardiner, la différence de sens est plus complexe, puisque jardiner, c'est "faire du travail de jardin", ou, pour prendre la formulation du Petit Robert, "Cultiver, entretenir un jardin en amateur" ; ce n'est ni "être un jardin", ni "avoir un jardin", ni "être semblable à un jardin"…; il y a du reste forcément une différence entre le rapport qui lie pardon à pardonner et celui qui lie jardin à jardiner, puisque pardonner admet deux objets (l'un direct, l'autre prépositionnel), alors que jardiner est habituellement intransitif. De toutes les façons, lorsqu'on a d'une part un nom et de l'autre un verbe utilisant pour radical la forme même du nom ou une forme qui peut facilement en être extraite, le radical verbal ne peut jamais être considéré comme totalement équivalent au nom ; il est toujours issu d'une conversion du nom, c'est-à-dire du changement de sens qui accompagne nécessairement le passage d'une classe morpho-syntaxique à une autre.

Mais les problèmes sont souvent encore plus complexes, que ce soit sous l'aspect du signifiant ou sous celui du signifié. Prenons le cas d'une "famille" de mots particulière, qui sous l'aspect du signifiant ne semble guère poser de problèmes, mais qui en pose beaucoup pour ce qui est des signifiés : les verbes agir et réagir et leurs dérivés :

actif et réactif

acteur et réacteur

action et réaction

actionnaire et réactionnaire

Sous l'aspect de leur classe morpho-syntaxique, nous avons là deux couples de substantifs (noms communs), les uns féminins (action et réaction), les autres en principe masculins (acteur et réacteur), mais ici le féminin peut exister pour l'un (actrice), mais difficilement pour l'autre (*réactrice ?). En réalité les mots en -teur peuvent souvent être au choix adjectifs ou noms, et le mot réacteur a été d'abord utilisé comme adjectif au sens de "qui réagit". Mais le cas présent, seuls les sens de substantif se sont maintenus. Le fait qu'un adjectif puisse facilement passer dans la classe du nom est également illustré par les deux autres couples de mots, puisque réactif est tantôt adjectif et tantôt nom, et que le mot actionnaire est, lui, toujours nom. Dans les deux cas, le suffixe, -(t)if ou ­aire, est normalement un suffixe d'adjectif.

Lorsque nous abordons la question du sens, nous voyons tout de suite que les choses se compliquent considérablement.

agir et réagir

Ces deux verbes permettent l'identification de trois morphèmes : le radical du verbe agir, de forme ag- (à l'oral normalement [aZ]), la désinence d'infinitif -ir (qui sera remplacée par d'autres désinences dans la conjugaison du verbe), et le préfixe ré-.

Chacun de ces trois morphèmes permet d'illustrer la notion d'allomorphe. On appelle ainsi des signifiants différents dont le signifié est (strictement) identique ; l'exemple classique qu'on en donne est celui des radicaux du verbe aller ; laissons de côté les formes en v- (je vais etc.) et le subjonctif aille(-s/-nt) ; le radical all- a de toute évidence, en français actuel, le même sens que le radical i- qu'on trouve au futur et au conditionnel (j'irai) ; on ne peut pas invoquer contre cette analyse l'emploi de aller comme auxiliaire du futur proche (ça va bouillir), où le futur et le conditionnel ne se rencontrent pas ; il y a en effet des formes en all- qui ne peuvent pas davantage s'employer avec cette valeur, ne fût-ce que le passé simple. L'emploi des formes en v- au sens du futur proche montre suffisamment, du reste, que ce sens n'est pas le propre du radical all-. Remarquons en passant que cette allomorphie qu'on peut constater en français est le résultat de l'évolution de la langue, et qu'en latin on trouvait à la place de ce verbe unique trois verbes réellement distincts, vadere, ire et allare (qu'on suppose issu de la syncopation du verbe classique ambulare).

Quels allomorphes peut-on trouver pour les trois morphèmes de notre couple de verbes agir et réagir ? Pour le radical ag-, nous constatons que tous les dérivés, que leur sens soit relativement proche de celui du verbe comme pour action ou actif, ou plus éloigné, comme c'est le cas pour acteur, ont un radical de forme ac- ; cela s'explique sans doute historiquement par le fait que les dérivés sont des formations plutôt savantes, qui reprennent la forme latine du radical de supin (actum) ; en latin agere se prononce avec [g], assourdi devant un suffixe commençant par une occlusive sourde, et non avec [Z] comme le verbe français actuel. Toujours est-il que ce radical reste au fond le même, et que son signifiant est modifié quand on passe d'un des mots à l'autre. Nous pourrions du reste trouver d'autres allomorphes du radical du verbe si nous passions en revue les formes conjuguées. Si nous prenons la désinence de l'infinitif, -ir, il est évident que cette désinence ne signifie pas autre chose que la désinence -er qui termine les infinitifs des verbes du "premier groupe", ou la désinence -re qui termine certains des infinitifs des verbes du "troisième groupe". Mais nous voyons ici de façon particulièrement nette un phénomène important qui concerne la plupart des allomorphes : les allomorphes d'un même morphème sont en distribution complémentaire, ils sont des variantes conditionnées : là où l'un d'entre eux se rencontre, les autres sont exclus. On avait en fait le même phénomène dans le cas du radical, puisque le verbe ne peut pas prendre le radical des dérivés, ni vice-versa.

Le troisième morphème nous occupera un peu plus ; c'est le seul, en l'occurrence, dont les allomorphes ne soient pas toujours des variantes conditionnées, quoiqu'ils le soient le plus souvent. Ce préfixe ré- apparait ailleurs sous les formes re- ou r-. On reviendra plus loin sur l'aspect sémantique ; admettons pour l'instant qu'il s'agisse du même préfixe sous les trois formes. Du reste, il suffit de consulter le Petit Robert pour constater que nous avons à la fois les verbes rajuster et réajuster, réanimer et ranimer, recréer et récréer, récrire et réécrire, rembaucher et réembaucher, refréner et réfréner, remployer et réemployer etc. On a de même une hésitation entre repartie et répartie, entre retreindre et rétreindre, et quoique le Petit Robert n'en parle pas, on entend assez souvent le verbe rehausser prononcé réhausser. Les exemples cités nous font toutefois douter de la correction de notre analyse, car ranimer et réanimer, par exemple, ne peuvent pas être considérés comme des synonymes. Toutefois il y a des cas où l'alternance libre des deux formes du préfixe est attestée.

Habituellement on trouve une répartition claire entre les trois formes du préfixe : les dérivés anciens ont r- devant un radical à initiale vocalique en a- ou e- (rassurer, ranimer, remboiter, rempailler), les autres dérivés dont le radical est à initiale vocalique sont en ré- (réhabituer, réemploi, réinsérer, réopérer, réutiliser), et devant consonne, on trouve en principe re- (revoir, recoudre, reformuler, remâcher). La tendance récente, on le voit, est de remplacer, devant voyelle, la forme en r- par la forme en ré-. On peut en conclure qu'en général, là où il existe deux formes concurrentes, qu'elles aient des sens différenciés ou non, la forme en r- est plus ancienne que la forme en ré-. La consultation du Petit Robert confirme cette règle : à propos de chaque entrée, il mentionne au début de l'article la date de l'attestation connue la plus ancienne ; on trouve les dates suivantes :

rassurer : 1165 réassurer : 1661

rajuster : 1165 réajuster : 1932

Mais il arrive que les choses soient plus complexes : pour réanimer, on apprend que la forme a été créée au XVIe siècle, comme la forme ranimer, mais que cette dernière l'a éliminée, et qu'elle a été recréée plus tard, au XIXe siècle. Pour certains verbes, les deux formes sont données comme des variantes totalement libres ; c'est le cas de remployer et réemployer. Pour d'autres, une seule forme est donnée en entrée, p.ex. récrire, mais on trouve réécrire avec un renvoi à récrire. Le terrain est donc plutôt mouvant.

Sur le plan sémantique, on a déjà deviné que c'est encore plus compliqué, puisqu'on ne sait pas toujours de façon très claire si les deux formes concurrentes sont vraiment synonymes ou non ; mais on sait que ce n'est pas toujours le cas. La règle, pour l'analyse en morphèmes, est évidemment que là où les deux formes sont strictement synonymes, on a des variantes libres du morphème re/r-/ré, alors que dans le cas contraire, on a affaire à deux verbes distincts, dont l'analyse en morphèmes pose des problèmes… On y reviendra.

De manière générale, le préfixe re- (on le désignera ainsi désormais, tout en visant globalement ses trois formes re-, r- et ré-) est chargé d'un sens qui n'est pas toujours le même. On le définit volontiers comme signifiant "de nouveau", ou "répétition". C'est effectivement le sens le plus fréquent, par exemple dans réélection, dans renaitre, revoir, refaire, retisser etc. Mais dans des verbes comme rouvrir, l'important n'est pas qu'il y ait eu une première ouverture, mais plutôt qu'on ait fermé précédemment ; de même revivre est défini par le Petit Robert comme "revenir à la vie" ce qui implique essentiellement qu'on ait "quitté la vie" d'une certaine façon ; de même revisser est défini explicitement par le Petit Robert "visser (ce qui était dévissé)" ; dans ces cas et dans bien d'autres, il s'agit forcément d'une répétition, mais aussi d'une action en sens inverse d'un procès précédent, d'un "retour" à une situation qui a existé, mais qui a été quittée. Dans d'autres cas encore, il n'y a pas de répétition du tout ; c'est le cas pour replier, qui est défini "ramener en pliant (ce qui a été étendu, déployé)" ; il est vrai que le Petit Robert donne d'abord une première définition "plier de nouveau ce qui avait été déplié)", ce qui nous ramène à la situation des verbes qu'on vient d'examiner. Dans l'exemple "il s'endort les jambes repliées", personne ne songe que la personne dont il s'agit avait déjà eu antérieurement les jambes pliées, mais seulement que lorsqu'il était debout, il avait les jambes droites. Autre exemple : lorsqu'on repique des plants de salade, ces plants n'ont jamais été piqués précédemment, mais semés. Lorsqu'on renvoie quelqu'un, rien ne dit qu'il ait été envoyé déjà auparavant, mais seulement qu'on lui demande d'aller ailleurs. Lorsqu'on rentre quelque part, il n'est pas nécessaire qu'on y soit entré préalablement, mais qu'on soit sorti (p.ex. si quelqu'un est né en France, et qu'il quitte son pays pour la première fois, il se trouve à l'étranger, après quoi il peut rentrer en France ; on ne dira jamais de quelqu'un qui nait en France qu'il y entre). Donc le préfixe signifie aussi "action en sens inverse". C'est ce sens qu'on trouve dans réagir. Ce verbe est défini par le Petit Robert "répondre à une action extérieure" (il y a d'autres définitions, mais celle-ci est la plus générale).

N.B. sur les doublets. On appelle doublets deux mots qui proviennent de la même origine tout en ayant des sens différents (si le sens était le même, ce serait un seul mot). Lorsque l'origine commune est très ancienne, il est courant que les deux mots se ressemblent si peu - forme et sens - qu'il faut être étymologiste pour la redécouvrir. C'est par exemple le cas de cour et cohorte, qui viennent l'un et l'autre du latin cohors. Dans ce cas, l'existence de doublets attire notre attention sur le fait que le sens étymologique ne peut pas être considéré comme le "vrai" sens des mots : si c'était le cas, les deux mots seraient "en réalité" synonymes, ce qui est contraire à l'évidence. Mais si les doublets proviennent simplement de deux formations relativement récentes utilisant les mêmes éléments (les mêmes morphèmes), elle nous montre que même dans le cas de mots dont l'analyse en morphèmes est raisonnable, cette analyse rend rarement compte de l'ensemble du sens du dérivé ou du composé. En fait, on peut penser que dans l'idéal, un nouveau mot formé par composition ou par dérivation a, au moment de sa création, un sens qui correspond exactement à la composition (ou combinaison) des sens de ses morphèmes constitutifs - on dit que son sens est compositionnel - mais dès que le mot entre dans l'usage réel, il tend forcément à se spécialiser ou à se charger de sens additonnels, bref, il évolue indépendamment de sa composition en morphèmes. C'est pourquoi il est parfaitement concevable qu'on analyse aussi bien ranimer que réanimer comme composés des mêmes morphèmes, tout en soulignant que les deux verbes ne sont pas synonymes : l'analyse en morphèmes permet d'expliquer leur formation, non d'expliquer tout leur sens et tous leurs emplois.

Nous disions que "dans l'idéal", le sens est compositionnel à l'origine : il ne faut pas oublier ce détail, car en réalité, il est courant que le sens soit déjà spécialisé dès la création du mot. Prenons l'exemple d'un mot comme lave-vaisselle ; le sens ne semble pas faire problème ; pourtant ce genre de composés peut désigner soit une machine ou un appareil (pèse-lettres, tire-bouchon), soit une personne chargée d'une tâche spécialisée (porte-enseigne, porte-parole, garde-pêche) ; mais ce n'est que par plaisanterie que quelqu'un peut qualifier son conjoint de son lave-vaisselle : ce mot composé est totalement spécialisé dans le sens de la "machine à laver la vaisselle", et il l'a été depuis sa création.

action et réaction

On trouve dans chacun de ces mots deux morphèmes : d'abord le morphème radical ac-, qui est un allomorphe du radical du verbe agir, comme on l'a vu, puis le suffixe formateur de noms d'action –tion. Ce suffixe existe sous plusieurs formes ; on peut en définir sommairement le sens comme "action de –", la place du tiret étant occupée par l'autre morphème, celui du radical ; dans le cas d'un couple de mots tel que diviser / division, le radical divis- est suivi dans le nom d'un suffixe –ion ; on peut trouver le même suffixe dans des mots comme pression ou union. Mais dans des mots comme pollution, évolution, finition, dissection, protection etc., il est plus naturel de poser la présence d'une forme –tion du suffixe, comme dans action ; dans répétition, composition, dentition, exhibition etc., c'est une forme ­ition qui s'impose ; dans d'innombrables autres noms, comme contemplation, observation, indication, résignation, imagination etc., c'est une forme –ation qu'on trouve. Toutes ces formes peuvent être considérées comme des allomorphes d'un même suffixe formateur de noms, qui dans la grande majorité des cas sert à former des noms d'action à partir d'un verbe, mais sert quelquefois à d'autres dérivations (comme dans le cas de dent / dentition).

Dans les noms action et réaction, on trouve effectivement ce sens : action " le fait d'agir", et réagir "le fait de réagir" ; le Petit Robert ne donne pas ces définitions, mais ce seraient des définitions possibles. Pourtant, ici les sens des dérivés prennent visiblement leur indépendance par rapport à la base. En ce qui concerne le mot réaction, l'évolution de la polysémie est encore, à première vue, relativement modeste, et les différents sens figurent tous, dans un même article du Petit Robert, dans une continuité bien soulignée par les définitions successives (voyez ces définitions). Ce qui nous intéressera surtout, dans la perspective d'un autre dérivé, c'est le sens "réponse à une action par une action contraire tendant à l'annuler" ; on se trouve clairement ici dans le cadre d'un des sens du préfixe ; mais lorsque la définition suivante dit "mouvement d'idées qui s'oppose au progrès social et vise à rétablir des institutions antérieures", on se trouve devant une forte spécialisation de sens que seuls des faits culturels peuvent expliquer. Cet exemple nous montre que même là où les différents sens paraissent bien dériver les uns des autres, la polysémie peut aboutir à des effets de sens très éloignés les uns des autres, comme celui du mot réaction dans avion à réaction et son sens politique de "mouvement opposé au progrès"

Le cas du mot action est encore plus singulier, puisque le Petit Robert distingue carrément deux entrées action distinctes, dont la seconde donne la définition "Titre cessible et négociable représentant une fraction du capital d'une société de capitaux". Le rapport avec le premier mot action est indiqué par la notice étymologique : "probablement de action XVIIe "dette active", par le néerl. actie." (N.B. le Petit Robert dit par ailleurs, à l'article actif : "Dettes actives : sommes dont on est créancier"). Cette notice très elliptique ne dit pas clairement ce qu'on peut apprendre par ailleurs : ce mot action a très tôt un sens juridique en droit romain, et à partir de "action en justice" prend le sens de "droit qu'on a sur une propriété", d'où celui de "participation". Effectivement le néerlandais connait ce sens dès le début du XVIIe siècle (contrairement à ce que dit le Robert historique). Comme on peut le constater, le rapport avec le premier sens du mot action est très lointain, ce qui explique et justifie le traitement adopté par le Petit Robert. Mais si nous voulons entériner ce traitement dans notre analyse en morphèmes, nous pouvons aller jusqu'à refuser l'analyse en deux morphèmes pour le mot action signifiant "titre de propriété sur une part de capital" ; nous ne sommes pas obligés d'adopter cette position, mais elle est tout à fait défendable.

En ce qui concerne le mot réaction, il est frappant que le premier des huit paragraphes consacré par le Petit Robert à ce mot mentionne tout le suite le "moteur à réaction", après une définition disant "Force qu'un corps agissant sur un autre détermine en retour chez celui-ci", dont on retrouve l'idée dans celle de la propulsion par réaction : "mode de propulsion dans lequel des gaz chassés vers l'arrière de l'engin projettent par réaction l'engin vers l'avant". Le rapport avec réagir est clair lorsqu'on pense au contenu de ces définitions, mais voyez comment fonctionne le langage : lorsqu'on parle d'un avion à réaction, personne ne pense réellement au phénomène de réaction qui s'y passe. On comprend qu'il s'agit d'un type d'avion qu'on connait, qui n'a pas d'hélice, mais ce qu'on appelle un ou plusieurs réacteurs. Dans le cas du mot action pris au sens financier, il n'était guère possible au locuteur de reconstruire le rapport de sens qu'on peut trouver entre agir et action. Celui qui existe ici entre réagir et réaction, qu'il est assez facile de reconstruire, est en fait oublié dans l'usage réel qu'on fait du mot. Dans le premier cas, l'analyse en morphèmes est exclue, et cette impossibilité est traduite par le dictionnaire dans la distinction de deux homonymes (malgré l'identité des étymologies) ; dans le second cas, l'analyse en morphèmes peut se faire, mais ne correspond plus, dans avion à réaction, à la réalité de l'emploi du mot.

actif et réactif

Ces deux mots contiennent tous deux le même radical, sous la même forme que dans action et réaction, mais suivi d'un suffixe qui a ici la forme -tif, et qui ailleurs peut prendre les formes -if (abusif, adoptif, agressif etc.), -itif (répétitif, inhibitif, dormitif etc.) ou -atif (adaptatif, administratif, narratif, palliatif etc.). Lorsque nous considérons la liste des mots du Petit Robert qui se terminent ainsi (on peut demander cette liste à partir du CD-ROM de ce dictionnaire), on voit que la majorité des mots recensés sont des adjectifs, mais qu'il y en a un certain nombre qui peuvent aussi s'employer comme noms (palliatif, préservatif, impératif, comparatif), ou qui ne s'emploient pas autrement que comme noms (accusatif, agrégatif, préparatif, etc.). Les mots actif et réactif sont l'un et l'autre définis comme "adj. et n. m." - quoique le contenu des articles ne justifie pas totalement cette définition.

Quelle et tout d'abord la relation sémantique entre ces mots et les verbes agir et réagir ? La première définition d'actif semble l'indiquer clairement : "Qui agit (personnes), implique une activité (choses)" De même pour réactif: "Qui exerce une réaction, réagit". Il s'agit donc simplement de l'adjectif dont le sens correspond le plus exactement possible à celui du verbe correspondant. Mais lorsqu'on regarde le détail de chacun des articles, on constate ceci :

Dès le premier paragraphe de l'article actif, on trouve ceci : "Milit. Armée active (opposé à la réserve). Ellipt Officier d'active. Service actif." En fait, on trouve dans officier d'active un emploi nominal du féminin active signifiant "armée active". On voit par ailleurs, dans un autre paragraphe, que le mot actif est aussi employé comme nom, avec le sens de "l'ensemble des biens ou droits constituant un patrimoine". On voit que comme dans le cas de l'action, un rapport peut être trouvé avec la notion de "dette active", mais si on ne connaissait pas cette dernière notion, on ne s'expliquerait pas trop comment on peut passer de l'idée d'"agir" à celle de "possession". Remarquons que l'expression avoir qch à son actif est dérivée de l'emploi financier. Un autre emploi nominalisé est traité à part : celui par lequel une personne est caractérisée par sa propriété dominante: "c'est une active" dit le dictionnaire (le masculin est évidemment possible aussi).

Le mot réactif, quant à lui, est surtout employé comme nom avec le sens de "Substance qui, entrant en réaction avec une autre, produit toujours les mêmes phénomènes ou réactions et permet ainsi l'identification de celle-ci", où l'on donne l'exemple classique de la teinture bleue de tournesol, qui devient rouge au contact d'un acide. Ce sens est sans aucun rapport avec le sens nominal que peut prendre le mot actif, alors que chacun des deux mots, dans son sens nominal, a un rapport avec le sens adjectival. On voit ainsi comment les relations sémantiques entre mots de même "famille" peuvent se distendre jusqu'à ne plus rester perceptibles. Ici, on pourra évidemment accepter l'analyse en morphèmes à laquelle invite la structure morphologique et la formation des deux mots, mais il ne faut pas se cacher qu'au bout du compte, nous avons deux sens entre lesquels on ne peut plus percevoir aucune relation directe.

acteur et réacteur

En voyant ces mots, on se dit tout de suite qu'on a affaire à un cas de même espèce, avec cette différence toutefois que le contraste sémantique qui existe entre l'un et l'autre d'une part, mais aussi entre ces deux mots et le sens de la base, ne permet plus de faire sans s'interroger une analyse en morphèmes. Le mot acteur est spécialisé dans le sens d'"Artiste dont la profession est de jouer un rôle à la scène ou à l'écran." Même si le second sens donné par le Petit Robert est "Personne qui prend une part active, joue un rôle important", où la présence du mot active rappelle la formation morphologique du dérivé, il est clair que la perception la plus naturelle de ce deuxième sens est aujourd'hui de comparer les acteurs et les témoins de ce drame (exemple cité par le Petit Robert) à des acteurs de théâtre ; le sens qu'on pourrait mettre directement en rapport avec l'idée d'"agir" est en fait perçu par l'intermédiaire du sens spécialisé, ce qui fait qu'on peut douter de la pertinence d'une analyse de ce mot en deux morphèmes ; plus précisément : s'il s'agit d'expliquer la formation du mot, on évoquera cette analyse ; mais s'il s'agit d'expliquer le sens actuel du mot, il est en fait inutile de passer par le verbe agir, et donc l'analyse en morphèmes perd sa pertinence.

Qu'en est-il de réacteur ? On a déjà vu à propos de réaction comment le lien peut être établi avec le verbe réagir. Commençons tout de même, ici, par une analyse détaillée, puisqu'elle n'est pas absurde dans ce cas. Le suffixe -teur est un suffixe désignant des "acteurs"... On définit volontiers ainsi le sens de ce suffixe, indépendamment du radical auquel il s'applique : le concepteur est "celui qui conçoit", l'ajusteur "celui qui ajuste", le rédacteur "celui qui rédige" etc. Remarquons qu'ici nous avons un peu triché ; pourquoi (réfléchissez un peu avant de passer à la suite). - En réalité nous avons affaire à deux sortes de noms en -eur : le mot rédacteur ou le mot concepteur forment leurs féminins en -trice, alors que si ajusteur a un féminin, ce sera ajusteuse. Mais le sens est à peu près le même. La définition du Petit Robert pour réacteur, d'après cela, pourrait se confondre avec celle de réactif, à ceci près que réacteur signifie plutôt "qui est fait pour réagir" que "qui réagit", ce qui peut expliquer le grand nombre de noms de métiers formés en -eur, en -teur etc. Là aussi, en effet, on trouve des formes plus ou moins longues : -eur, -teur, -iteur, -ateur. Mais la forme -eur a le féminin en -euse, les autres ont le féminin en ­trice.

actionnaire et réactionnaire

On sent bien, tout de suite, qu'ici l'analyse classique en morphèmes est inopérante en ce sens que découper actionnaire en ac- + -tionn- + -aire, ou de même réactionnaire en ré- + ac- + -tionn- + -aire n'aurait pas grande signification s'il s'agit de rendre compte des emplois actuels des deux mots. Le sens d'actionnaire s'explique fort bien à partir du mot action "titre financier", mais non à partir du verbe agir. Ici les choses sont relativement claires : nous avions précédemment décidé que ce mot action ne pouvait plus être analysé, ni rapporté au radical d'agir ; par conséquent il n'est nullement dérangeant que ce mot action, désormais considéré comme un morphème unique, puisse avoir un dérivé ; ce dérivé est formé sur un allomorphe actionn-, ce qui est tout à fait parallèle à ce qu'on a pu constater pour les allomorphes jardin et jardin-, ou pardon et pardonn-.

En ce qui concerne réactionnaire, les choses sont plus complexes. Entre réactionnaire et réaction, le rapport de sens est évident, et réaction est traité par le Petit Robert comme un seul mot (il y a une entrée unique). Entre réaction et réagir, le rapport de sens ne paraissait pas trop problématique non plus. Mais il n'en reste pas moins que réactionnaire ne reprend qu'un sens particulier de réaction, et que c'est de ce sens qu'il est sémantiquement dérivé. On constate ici un phénomène très courant : le dérivé a une polysémie plus réduite que sa base, et quelquefois on trouve deux ou plusieurs dérivés qui se partagent la polysémie de la base, comme dans le cas de abattre vs. abattage, abattement (cf. abattoir) ou saisir vs. saisie, saisine, saisissement. Mais surtout, il faut se souvenir que le sens du dérivé complexe, même là où les morphèmes peuvent encore être identifiés, ne peut pas s'analyser intégralement à partir de celui des morphèmes élémentaires qui le constituent, mais seulement, dans bien des cas, par l'intermédiaire d'une configuration qui s'est cristallisée sur une base déjà complexe créée précédemment : ici réactionnaire nécessite le passage par le dérivé réaction et par son effet de sens politique. En fin de compte, la situation n'est pas tellement différente de celle d'actionnaire. Remarquons aussi qu'avec le suffixe -aire nous sommes une fois encore en présence d'un suffixe d'adjectif qui peut servir à former aussi bien des noms, puisque le dérivé actionnaire "Propriétaire d'une ou plusieurs actions" est défini "n." seulement (sans genre, puisqu'il peut être féminin ou masculin indifféremment), alors que réactionnaire est "adj. et n." - bien entendu il désigne en tant que nom des personnes ayant la propriété d'être réactionnaires, tou comme on peut dire un noble, un campagnard, un protestant, un gaulliste etc., en employant comme nom un adjectif pour désigner des humains porteurs de la propriété désignée par l'adjectif. Il se distingue sérieusement par là du mot actionnaire, qui n'a pas d'emploi adjectival.

Conclusion

L'examen de ces quelques mots morphologiquement liés nous montre quelques-uns des aspects récurrents de la problématique de l'analyse en morphèmes :

- le même morphème existe sous des formes diverses de son signifiant (allomorphes) ;

- le même morphème peut avoir des effets de sens divers (polysémie).

Jusqu'ici, rien que de rassurant et de bien connu ; mais en plus :

- la distinction entre homonymie et polysémie est un problème qui se manifeste souvent dans l'analyse en morphèmes ; cela aussi est certes un problème classique, mais un problème difficile qui ne peut pas recevoir de solution simple et nette ;

- dans la dérivation par préfixation ou par suffixation, le sens du dérivé ne peut pas toujours être retrouvé entièrement à partir du sens des morphèmes qui le constituent ; il peut être nécessaire de s'appuyer directement sur le sens de la base (déjà complexe) à partir de laquelle il a été formé, comme dans le cas de réactionnaire formé sur réaction ;

- la polysémie du dérivé est rarement la même que celle de sa base (si l'on ne pense qu'aux sens de la partie radicale, centrale, du mot) ; réaction n'a pas la même polysémie qu'action : d'une part le dérivé a généralement au départ (au moment de sa création) une polysémie plus réduite que celle de sa base, parce qu'il a été créé pour des besoins sémantiques spécifiques ; mais d'un autre côté, dans le cours de son existence, le dérivé vit de sa vie propre, et peut se charger, comme c'est le cas de réaction, de sens nouveaux non prévisibles à partir de ceux de la base ;

- enfin, même si l'analyse en morphèmes n'explique pas tout le sens des dérivés ou composés, on peut l'accepter si elle en rend compte d'une partie de ce sens ; mais il sera bon de ne pas oublier la part du contenu sémantique que cette analyse n'explique pas.

 

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