| MENU | DLADL | COURS | Base Données Didactique | COFDELA | ACEDLE | FOCAL | NOUVEAUTES |
COFDELA |
![]()
Quel modèle théorique de l'acquisition pour l'évaluation
des compétences en langue étrangère ?
Abstract
Dans le cadre de la validation des compétences de communication
d’apprenants issus du milieu scolaire et ayant acquis une expérience
professionnelle, nous avons définis de manière empirique
une architecture en quatre degrés d’opérationnalité
pragmatique (Springer, 1999). Le modèle fonctionnaliste des lectes
d’apprenants (projet ESF) offre une modélisation en cours de développement.
Si l’on aboutit à un accord sur la variété basique,
beaucoup de travail reste à faire pour caractériser les variétés
post-basiques. Je souhaite poursuivre la réflexion engagée
pour montrer l’intérêt de ce modèle pour, d’une part,
une meilleure définition de l’évaluation à visée
interactive et acquisitionnelle, et, d’autre part, apporter une contribution
en retour au modèle ESF.
Nous nous appuierons pour cette analyse sur un corpus de performances
issues de l’évaluation DCL (Diplôme de compétence en
langue). Il s’agit d’un corpus d’une production de degré 1 du DCL
(comparable à la variété basique ESF) et 8 productions
post-basiques ESF (degré 2 et degré 3 DCL).
Il s’agira dans un premier temps de faire apparaître quelques
incohérences et insuffisances des principes et critères utilisés
pour évaluer les compétences en langues à la lumière
du modèle ESF. Je tenterai de montrer ensuite que le corpus et certains
principes DCL permettent de questionner en retour le cadre théorique
ESF. C’est en particulier le cas pour la prise en compte des aspects pragmatiques.
Le DCL et le modèle ESF divergent sur la définition ou plutôt
l’extension du « pragmatique ». Ces différentes considérations
nous permettrons enfin de nous interroger sur la nécessité
d’une modélisation théorique pour la didactique des langues
et pour l’évaluation des compétences.
Version provisoire
1. ESF : Principes théoriques sous-jacents
Les variétés de lectes d’apprenants (ESF), W. Klein, C.
Perdue, 1997
Modèle de la production en L2.
Approche du traitement cognitif de l’information : capacité
cognitive limitée.
Approche fonctionnaliste (formes/fonction).
Analyse longitudinales et transversales (différents corpus européens
: Pavie, Nijmegen, …)
La variété basique peut être décrite selon
des principes simples au niveau sémantique, syntaxique et discursif.
Les variétés post-basiques peuvent être décrites
selon des séquences développementales qui tiennent compte
de contraintes cognitives (générales) et langagières
(spécifiques).
2. Présentation de l’évaluation communicative (DCL) et du corpus
Principes empiriques généraux du DCL, Springer, 1998,
2000.
Une approche dialogique et globale.
Une vision pragmatique de la compétence.
Quatre degrés d’interlangue (d’opérationnalité
communicative).
Des locuteurs français/francophones issus d’un apprentissage
guidé et en situation professionnelle.
Une analyse transversale de la production en L2.
Corpus : 5 candidats (1 degré 1, 2 degré 2, 2 degré
3) ; 4 candidats (degré 3)
3. Remarques sur la temporalité
3.1. Variété basique (ESF) et degré 1 (DCL)
W. Klein (1989) développe l’idée selon laquelle le «
savoir linguistique » (la compétence linguistique selon Chomsky)
ne peut pas servir au départ de l’acquisition. Pour découvrir
la « catégorie flexionnelle », l’apprenant devra disposer
d’informations importantes concernant les « caractéristiques
flexionnelles des mots et leur appartenance à des classes grammaticales
» (W.Klein, 1989, p 124). Pendant cette phase initiale, que l’on
pourrait appeler phase d’analyse de corpus, l’apprenant communique et construit
des énoncés qui peuvent bien entendu correspondre à
des schémas de base de la langue.
Les énoncés sont constitués de morphes non fléchis,
qui ne peuvent être comparés avec les classes de mots de la
langue cible que par analogie, mais qui peuvent être relativement
différenciés d’après leur signification. Ils sont
construits essentiellement sur la base de principes pragmatiques …
W. Klein, 1989, p 124
Venons-en aux critères du DCL. Les sous-critères pour
le groupe verbal sont la morphologie (temps, aspect et modalité,
TAM) et la pertinence de l’emploi des formes verbales. En ce qui concerne
TAM, le DCL décrit le degré 1 (variété basique)
de la manière suivante :
Absence totale de marque sur le verbe ou emploi anarchique. Emploi
quasi exclusif de be et have. Absence de formes négatives ou erreurs
systématiques. Présence de can, plus rarement must.
Il y a accord sur le fait que cette variété se caractérise
par une « absence » de morphologie verbale. Relevons cependant
que pour le DCL cette variété ne semble pas présenter
de systématicité mais plutôt une « anarchie »
des formes. La temporalité, enfin, ne semble pouvoir se manifester
que par des formes verbales exclusivement (aucune référence
aux adverbes et compléments temporels). Ces aspects sont pourtant
importants dans la mesure où c’est davantage la référence
à la temporalité que la connaissance des temps verbaux dans
leur aspect structural qui semblerait essentiel pour la description de
la compétence opérationnelle en langue.
Prenons quelques exemples issus du corpus DCL. Nous pouvons dire qu’au
degré 1 aucune référence à la temporalité
n’est exprimée explicitement, que ce soit sous une forme lexicale
ou verbale. Cette absence s’explique par le fait que l’objectif communicationnel
n’est pas de décrire une chronologie (comme c’est le cas pour le
récit) mais de présenter des faits et arguments de manière
convaincante et persuasive.
Quand Magali, notre candidate, utilise un verbe, elle s’en sert avant
tout comme base signifiante atemporelle :
The condition explain
On trouve aussi des structures présentatives de type
Yes there is a there are a grizzly
En fait, très peu de verbes sont présents dans la performance
de Magali. La copule is sert à présenter des énoncés
simples
Yes the first page is the picture
The summer the problem is euh is not
Toute l’attention de Magali semble occupée par la difficulté
de relater les faits et arguments. Elle ne peut donc pas planifier sa pensée
en faisant référence à ce qu’elle a déjà
dit ou à ce qui s’est passé préalablement à
son entretien. On trouve des éléments qui sembleraient appartenir
à un degré plus avancé, ce sont en fait des blocs
mémorisés et « non analysés » : «
do you have any questions ? », « it’s forbidden », do
not hesitate to contact me ». Ces éléments pourraient
être les traces de l’apprentissage institutionnel.
En bref, il y a de fortes convergences entre la variété
de base, qui a été définie à partir d’informateurs
non institutionnels et en situation d’immersion, et le degré 1,
défini à partir de production de candidats adultes francophones
issus du milieu scolaire.
3.2. Variétés post-basiques (ESF) et degrés 2/3
(DCL) : une logique acquisitionnelle.
Reprenons les définitions du modèle ESF. Dans le cas
de l’immersion, on peut constater que bon nombre d’apprenants fossilise
au niveau basique. La question de savoir pourquoi et comment se développe
la variété basique n’est donc pas anodine. Les apprenants
du niveau basique ont en effet un bagage minimal mais suffisant pour communiquer.
Ce bagage est évidemment très limitatif et place le locuteur
dans une position délicate. La nécessité de dépasser
ce système basique pour se rapprocher d’une certaine égalité
communicationnelle ouvre la voie au développement de l’interlangue,
aux restructurations du système basique et des systèmes intermédiaires.
En ce qui concerne la langue étrangère, les systèmes
mis en place ne s’effacent pas automatiquement dès qu’il y a passage
à un système plus complexe et performant.
Au fur et à mesure que l’apprenant développe ces moyens,
sa variété devient plus « spécifiquement »
française, ou anglaise, ou allemande, ou néerlandaise. On
peut caractériser ce développement par le passage à
une organisation autour d’un verbe fléchi : l’utilisation de verbes
fléchis provoque une réorganisation majeure des énoncés
… (C. Perdue, 1995, p 152)
Les variétés des apprenants évoluent de façon
graduelle. L’acquisition d’un phénomène morphosyntaxique
comme la morphologie verbale ne constitue pas une acquisition instantanée
; les contextes de son apparition sont identifiables dans la mesure où
ils constituent les « lieux » d’une compétition entre
contraintes. (C. Perdue, 1995, p 161)
Les énoncés présentent de plus en plus souvent
des formes fléchies et les classes de mots commencent à correspondre
à peu près à celles de la langue cible – même
s’il peut se produire de fréquentes divergences et des surgénéralisations.
En particulier, on peut trouver à ce stade des interférences
de la langue maternelle, car l’apprenant tente maintenant de construire
ses énoncés selon les règles d’une syntaxe particulière,
mais ne dispose pas encore des règles de la langue cible. (W. Klein,
1989, p 125)
En ce qui concerne les descripteurs du DCL, on relève pour le
degré 2 : « tentatives d’exprimer le futur et le passé,
avec erreurs fréquentes sur les formes irrégulières
», pour le degré 3 : « ensemble pratiquement en place
et correct : temps simples, formes auxiliées y compris le passif.
Erreurs possibles sur certains verbes irréguliers les moins courants.
». Pour le critère de la pertinence, on note pour le degré
2 « formes verbales employées à bon escient. Erreurs
fréquentes sur l’emploi be+ing, have+en et dans l’expression de
la durée. » ; pour le degré 3 : « choix le plus
souvent pertinent des formes verbales ».
Que nous apprend le corpus DCL ? Au degré 2, la grammaticalisation
est engagée. Les formes verbales sont utilisées pour faire
référence soit à un moment antérieur à
l’entretien, soit pour mentionner des faits appartenant au passé
inclus dans le scénario proposé. Colette organise son exposé
de la manière suivante :
It was lines of stone markers that do that did the Inuit to for hunting
caribous
They put euh two ranges of stone euh on the on the land. And the caribou
go and at the end it was a sea of water.
Jean-Marc se réfère clairement au moment précédent
l’entretien :
Yes I have some information. I did a lot of work to know the Nunavut
. I read some documents and I asked her to Mr King the man who live in
the Nunavut.
Another thing … I didn’t say you
La référence au passé utilisée par Jean-Marc
n’est en fait pas essentielle pour son exposé. Elle offre plusieurs
avantages : elle lui permet d’instaurer une continuité dans la macro
tâche qu’il est en train d’accomplir, elle lui permet aussi d’assurer
une cohérence discursive dans la présentation d’une nouvelle
information, enfin elle lui confère un statut d’énociateur
qui lui permet d’avaoir un net avantage dans sa volonté d’être
convaincant.
On trouve également des moyens lexicaux pour exprimer le passé.
Chez Colette le complément de temps permet d’exprimer la temporalité
sans avoir recours aux formes verbales.
There is great culture resource euh and information about life in the
early euh four thousand years ago.
Jean-Marc utilise également cette formule prête à
l’emploi de manière moins pertinente parce qu’il s’était
embarqué dans une structure problématique :
It’s better to don’t touch don’t buy and don’t sell all because it
is four four thousand four thousand years ago
On peut enfin constater d’autres tentatives de flexion : le «
s » de la troisième personne, la forme be+ing. Il y a aussi
des formes idiosyncrasiques : « we can called » et des autocorrections
: « habitants lived live live … [z] »
Au degré 3, l’un des candidats se passe entièrement de
la référence au passé, l’autre utilise des formes
variées. Pierre utilise le passé pour marquer l’accomplissement
de sa réflexion en amont de l’entretien :
So I thought about three parts euh the first one …
Il fait également référence à l’avenir
:
So euh we’re gonna talk about euh informations
Especially in July you will find euh a variable climate you will
have rainfall
Il est intéressant de noter que will n’est pas à appréhender
ici comme une simple référence à l’avenir mais comme
une modalité, les faits présentés sont irréfutables
et caractéristiques de la région. On peut se demander si
c’est intentionnel. La systématicité de l’utilisation de
cette valeur dans l’entretien semble confirmer cette possibilité.
Dans un autre corpus de 4 candidats évalués au degré
3, on peut relever les mêmes phénomènes de manière
plus développée dans la mesure ou le scénario s’y
prête plus.
Candidat 1
I first would like to remember you that Oxford euh has got euh two
great problems : first the air pollution is increasing
The using of cycle roads has increased along both path has increased
too
Erlagen euh told me about a motor system
If you takes electric vehicles you euh you eliminate the problem of
the sun
Candidat 2
I was explaining you about euh the necessity
I was I had made a short comparison with another town
Candidat 3
So last week I wrote to to convince you about electrical vehicles in
town
Ces différents exemples sont intéressants pour caractériser
le développement de la temporalité dans les variétés
post-basiques. Il semble assez clair que ces apprenants mettent le système
verbal à l’épreuve, c’est-à-dire qu’ils font des hypothèses
sur les différentes valeurs des formes verbales. Cette phase créative
d’essais et d’erreurs explique la co-occurrence des systèmes intermédiaires
: « if you takes », « I was I had made », «
I was explaining you ».
En résumé, le corpus DCL confirme les principes du modèle
ESF des variétés de lectes d’apprenants. Un problème
important est apparu : le DCL inscrit son analyse dans une approche de
la forme et donc dans une vision plutôt structuraliste. Une approche
fonctionnaliste va justement tenter de rendre compte de la conceptualisation
des valeurs du système TAM. Il est ainsi nécessaire d’apporter
un certain nombre de modifications aux critères du DCL :
- le critère « absence totale de marque sur le verbe ou
emploi anarchique » devrait plutôt être « utilisation
d’un verbe non fléchi selon des règles différentes
de celle de la LC et de la LM que l’on peut caractériser de «
logiques » et spécifiques aux procédures cognitives
de l’IL de l’apprenant » ;
- « utilisation quasi exclusive d’une seule forme ou emploi anarchique
» devrait plutôt être « morphologie verbale neutralisée
(par exemple base verbale) » ;
Pour les variétés post-basiques, rappelons la différenciation
proposée par le DCL entre degré 2 et degré 3 : degré
2, « tentatives d’exprimer le futur et le passé, avec erreurs
fréquentes sur les formes irrégulières » et
degré 3, « ensemble pratiquement en place et correct : temps
simples, formes auxiliées y compris le passif. Erreurs possibles
sur certains verbes irréguliers les moins courants. ».
Le DCL ne considère que l’aspect formel de la temporalité.
Or, la question essentielle pour l’acquisition de la temporalité
est de distinguer la relation temporelle (l’acquisition des formes finies)
et la relation aspectuelle (l’acquisition des points de vue de l’énonciateur).
Il faut donc se demander si le plus important est de conceptualiser le
marquage des points de vue énonciatifs (perfectivité, progressivité,
simultanéité, …) ou simplement de maîtriser le système
des temps (tense). Certaines recherches semblent montrer que, dans
cette compétition cognitive, le marquage aspectuel est premier.
L’apparent désordre viendrait donc de cet effort de cerner les concepts
et non pas de l’insuffisance de la maîtrise des catégories
temporelles. La comparaison entre l’approche DCL et le modèle fonctionnaliste
permet de mettre en évidence des problèmes liés à
la cohérence des principes théoriques sous-jacents.
4. Remarques sur la composante pragmatique
Je voudrais soulever un deuxième problème qui relève
cette fois de la conception du « pragmatique ». Givon, 1982,
postule qu’il existe deux modes de structuration du discours : le mode
syntaxique et le mode pragmatique. Le modèle ESF distingue les contraintes
liées au niveau syntaxique, sémantique et pragmatique (W.
Klein & C. Perdue, 1992). Les contraintes sémantiques et pragmatiques
renvoient globalement au mode pragmatique. Les contraintes sémantiques
sont relatives au type de contrôle dans l’énoncé. L’ordre
agent-action-patient est considéré comme le schéma
par défaut pour les langues à structures S-V-O. On estime
que l’agent animé sujet en position initiale est généralement
celui qui contrôle l’action. Il existe également des contraintes
d’ordre discursif qui renvoient à la présentation de l’information
dans le discours (une information est introduite, maintenue, rappelée,
…). Les contraintes pragmatiques concernent la structuration du discours.
En termes généraux, donc, le déroulement de l’information
dans un texte cohérent est contraint, au niveau global comme au
niveau local, par la quaestio à laquelle répond le type de
discours. La quaestio définit ainsi la structure principale - la
trame - du discours. (C. Perdue, 1995, p 32)
On s’intéressera ainsi à ce niveau aux caractéristiques
spécifiques du type de discours mis en oeuvre. C’est à ce
niveau que l’on s’intéresse aux questions relatives à la
construction / reconstruction du sens. On peut adhérer à
l’idée que tout discours se construit de manière interactive
et qu’il y a nécessairement une co-construction. L’interlocuteur
peut chercher à vérifier sa compréhension, à
faire expliciter, à demander des compléments d’information
non partagées.
Le DCL reprend l’opposition entre l’aspect linguistique et l’aspect
pragmatique. La composante pragmatique se divise en quatre domaines : le
traitement de l’information, l’organisation du discours, les rôles
interlocutifs et la qualité de la communication. Je ne développerai
que la partie « rôles interlocutifs » et en particulier
les deux critères : prise d’initiative et gestion de l’imprévu.
Au degré 1, on estime que la prise d’initiative st absente et que
« l’échange est maintenu difficilement grâce à
l’attitude empathique de l’interlocuteur ». Au degré 2, on
estime qu’il y a peu d’initiatives et que le schéma dominant reste
le schéma classique sollicitation et réponse (parfois longues).
Au degré 3 on voit apparaître des « prises d’initiatives
affirmées, pour soutenir son point de vue et convaincre, mais nécessité
de sollicitations occasionnelles ». Ce n’est qu’au delà de
ce seuil que l’on voit apparaître des « prises de parole spontanées,
pertinentes et argumentées pouvant même devancer les interventions
de l’interlocuteur ». Le critère concernant la gestion de
l’imprévu est présenté de la manière suivante
: degré 1, « comprend difficilement les questions posées,
sauf pour les plus faciles. Stratégies de compensation limitées
: faire répéter. » ; degré 2, « peut être
dérouté par l’introduction d’éléments nouveaux,
mais utilise des stratégies de compensation pour demander une reformulation
ou une explication » ; degré 3, « gère toutes
les réponses même en cas de difficultés ; réactions
adéquates mais pas toujours immédiates » ; puis enfin,
« à l’aise devant toute demande de justification ou tentative
de réfutation : réponses immédiates (ou alors avec
pause stratégique) ». Le DCL intègre donc dans son
analyse un domaine pragmatique qui ne recouvre pas la définition
du modèle ESF. Une différence essentielle entre ces deux
approches semblent se situer entre une pragmatique intégrée
(on reste dans le cadre d’une analyse du discours), et une pragmatique
de type dialogique (on s’inscrit dans une visée interactionniste).
En adoptant cette perspective, le DCL tente de tenir compte du travail
de gestion cognitive nécessaire pour rester présent en tant
qu’acteur à part entière dans l’interaction. On peut penser
que ce domaine pragmatique renvoie aux contraintes liées au processus
d’intercompréhension qui constitue un autre niveau de contraintes
différent du niveau discursif/pragmatique du modèle ESF.
Deux points peuvent être soulignés dès à présent
:
- le modèle ESF reste discret sur cet aspect, peut-être
parce que son cadre théorique reste tributaire d’une approche dite
de la pragmatique intégrée ou parce que les recherches engagées
jusqu’à présent sont restées limitées à
des discours classiques : la narration par exemple ;
- les critères du DCL limitent les stratégies de compensation
au degré 1, c’est-à-dire à la variété
basique, alors qu’une analyse poussée montre au contraire que ces
stratégies se développement et se diversifient elles aussi
petit à petit. Il serait ainsi utile de distinguer ce qui relève
de la gestion de l’interaction (types d’échange) et ce qui relève
des stratégies métacognitives (autocorrection, code-switching,
généralisation) permettant d’assurer l’intercompréhension).
Quelques exemples tirés du corpus DCL nous permettrons de préciser
ce point :
Magali (degré 1)
I : Please take a seat
M : thank you
I : So I believe you have some information some interesting information
to tell me about
M : yes a guide for the brochure
I : yes
M : For me it is very important that I eum that I see a picture just
on the first plane on the first page for Nunavut (prononciation difficile
à comprendre)
I : Nunavut
M : and just be euh not behind just under the picture You see ? Oh
my God it’s difficult The situation for Nunavut euh
I : where is it situated exactly ?
M : in the north west of Canada
I : Okay
M : Okay ?
Magali a un projet en tête, une question à laquelle elle
veut répondre : comment allez-vous présenter une brochure
pour des touristes voulant aller visiter le Nunavut ? La présence
de l’énonciateur est parfaitement marquée au début
de l’échange par le jeu des pronoms. Il n’est donc pas juste de
dire qu’à ce niveau le marquage de la prise en charge énonciative
est impossible. Cependant le projet de présentation de la brochure
pose d’énormes problèmes, Magali va avoir besoin de solliciter
l’interlocuteur pour parvenir à sa fin. Nous pouvons relever une
hésitation sur la prononciation de Nunavut et une autocorrection
plane / page qui révèle le travail cognitif pour planifier
et exécuter les traitement des informations. On peut enfin remarquer
la dépendance de Magali par rapport à son interlocuteur,
elle reprend Okay comme pour demander à son interlocuteur de prendre
le tour de parole qu’elle ne peut assurer pour l’instant. Magali n’est
en effet pas capable d’initier ou modifier le sujet de la conversation
à l’intérieur d’un échange.
Jean-Marc, degré 2.
I : Take a seat
JM : thank you very much
I : so you have some information to
JM : yes I have some information I did a lot of work to know the Nunavut
I read some documents and asked her to Mr King the man who live in the
Nunavut
I : Yes
JM : I ask him for some information because it’s a it’s an unknown
country We don’t know it and it’s in the Arctic so it’s so it’s so I think
it’s for for diffrent kinds of guests I think it’s a country which is for
for person who like risk and who don’t like risk I think you you could
suggest it for for all the persons because if the person likes like risk
I think it’s better to have a good training before because
I : what sort of training would you think ?
JM : I think better to it’s a person who is euh who have already do
it and you know the risk so so I can present you the Nunavut ?
Yes go ahead.
L’exposé de Jean-Marc répond à une question différente
de celle de Colette : quels arguments proposer pour convaincre les touristes.
Jean-Marc tente donc de résumer un argumentaire touristique. Nous
remarquons que la présence de l’énonciateur est très
fortement marquée, Jean-Marc veut être considéré
comme un véritable interlocuteur. Il prend également l’initiative
en coupant son interlocuteur pour engager rapidement son thème et
à la fin de cet extrait il propose un nouveau thème, refusant
ainsi de répondre de manière explicite à la demande
d’information de son interlocuteur, la tâche étant jugée
trop difficile ou peut-être aussi qu’elle est jugée trop lourde
cognitivement et l’écarterait de la réalisation de son projet.
Remarquons aussi la recherche de l’implication de l’interlocuteur dans
le discours, Jean-Marc cherche à être persuasif. L’aspect
stratégique est également significatif : Jean-Marc s’autocorrige
constamment et tente d’organiser les informations de son discours.
Terminons par deux deriers exemples tirés de l’autre corpus,
les candidats sont évalués au degré 3.
Geneviève, degré 3
I : I'd like, I'd like to have you tell me a little bit about well…
the contents of the letter you wrote me in fact. I have to admit that I
forgot the letter at home, I wanted to read it in the plane when I was
coming and I can't exactly remember all of the details so that if you could
tell me euh, rather synthetically what was in your letter.
G : Yes, in fact euh… I was explaining you about euh the necessity
of euh…using euh…electric vehicles. And euh… I had made a short comparison
with another town, with La Rochelle where we are now…euh…. La Rochelle
is already using this kind of euh… vehicles. And, like Oxford, it's not
a very big town, but it's an historical town and euh and there's a lot
of shopkee…, of shops in the centre of the town and so that means that
hum..there is a lot of traffic 'cause all the trucks are going to town
to, to deliver goods to, to the shops so the first thin[k] is to euh, to
use the euh. I think it can be a good thin[k] to use the, using euh electric
vehicles to reduce the traffic.
I : the delivery traffic?
G : The delivery. Not specifically, also the rest euh of the traffic.
In fact, euh… In fact, you… you set…, you settle euh... some pedes, some
pedestrian streets in town and only vehicles equipped with electric engine
are allowed to enter, entering the town.
I : I see. You know that Oxford has already taken measures as far as
trying to promote other means of transport, for example we've given the
buses priority and there are cycling routes…
G : Yes, but the buses can resort on, on the transport of passengers
not of goods and buses are euh… not very good for the environment.
I : Oh, yes…
G : 'Cause they are not equipped with electric euh… motors.
Le scénario est ici différent, il s’agit de justifier
de manière convaincante et persuasive d’un choix de transport. Geneviève
développe une argumentation bien affirmée sans se laisser
détourner de son but. Elle dispose d’un répertoire linguistique
suffisant qui lui permet de tenir compte des remarques et questionnements
de son interlocuteur sans se laisser détourner. Cet extrait montre
qu’une partie importante de ses ressources cognitives est consacrée
au contrôle de discours. Geneviève semble prendre du temps
pour réfléchir à la correction de ses énoncés
au niveau de la planification, et donc avant l'exécution (Faerch
et Kasper, 1983). Les pauses et hésitations nombreuses servent donc
à la planification de ses énoncés, ce qui donne une
impression de travail en cours : « so the first thin[k] is to euh,
to use the euh. I think it can be a good thin[k] to use the, using euh
electric vehicles to reduce the traffic ». Elle utilise ainsi des
stratégies de réalisation par restructuration du plan en
cours d’exécution. Les formes corrigées ne sont pas forcément
correctes, mais elles témoignent de la recherche de la forme correcte
dans l’interlangue de l’apprenant. Cet exemple montre qu’à ce niveau,
malgré un effort important d’attention à la correction (phase
d’hypothèses créatives), la locutrice parvient à tenir
compte des remarques de son interlocuteur. Cet investissement formel explique
pourquoi Geneviève reste en fin de compte relativement neutre dans
son implication énonciative.
Prenons enfin l’exemple d’Ariel, degré 3.
I : Yes, and unfortunately I left the letter at home, so could you
tell
me basically what was in the letter? Refresh me memory?…
A : so, yes euh, in my letter was euh, first it was an answer to your
request concerning euh the the elcidis project and the introduction of
electric vehicles in Oxford. So in my letter I was telling you that I had
met different people who had worked on similar projects. I met i met somebody
who had especially worked on the Erlangen project, have you ever heard
about it?
I : vaguely
A : OK, so Erlangen is in Bavaria you know in Germany, and they have
done a project in introducing electric hybrid hybrid vehicles in Erlangen
to phase their problem of pollution and to reduce the traffic. And in fact,
it was quite a success because… because they have been able to solve the
problem of the traffic downtown and the problem of pollution, and also…
it was in fact for them a good experience. And they, they have also a special
firm concern… called solar euh… solar electric vehicles association, which
is especially working on this project. So, I think that’s the view way
you to get in touch with them to have more details on it. And in fact…
it was a good thing because now there are more… a… roo… euh room for the
people who are living there, so it’s a a there are more pedestrian areas
than in the past because in fact most of the traffic has disappeared and
is … are … there are a lot of electric vehicles downtown. So there is less
traffic, there is also less a a trip for the trucks who are crossing the
town causing traffics and euh euh problems for the residents, so less noise,
a better quality of life I suppose for the people who are living there.
And they did a similar project in La Rochelle. … already… yes…so euh…but…
nearly the same also introducing … I mean they would like to introduce
this kind of thing. And that’s the main aim of this conference… euh which
is gonna… speak about all this and what I… what are the problems they have
to face and what are the solutions they are proposing, so it’s also… they
also propose, but I think they have already started a bit euh… to propose
the solution of using electric vehicles. But I just remember a strange
detail. Urr.. You would like to introduce electric vehicle in Oxford?
I : Well, this is why euh I was asking you a bit... we don’t quite
know yet whether we want to…euh opt for electric vehicles or not, because,
well, there are several drawbacks to start with our concern
A : Yes, but I don’t know much about Oxford, but I’ve spoken with somebody
and I remember an important detail it’s there’s no pollution in Oxford
I : Oh yes, there is, yes, there is
A : So, I was wondering if it was really… absolutely necessary to euh
have electric vehicles there. Because, I mean it’s very necessary for euh…
very big cities with a .. big traffic problems or a big pollution problems.
So if you would… if you want to introduce electric vehicles in Oxford,
… in order to face the problem of traffic, then I have no argument against
that. But if think that if it’s a matter of pollution, it’ no need using
this in causing a big expense, and also cre… because you will have of course
to create some charging station for those vehicles. and so it will cause
you a big cost. So I suppose… well I mean if it’s for the traffic then
it’s a very good idea. Is there such a big traffic in Oxford?
I : oh y… we are having problems with traffic in the high street
A : only in the high street ?
I : No, downtown also
A : But euh don’t you have any subway there?
Cette candidate est intéressante car elle développe une
approche discursive originale. Ariel intègre complètement
son interlocutrice dans son discours. Elle s’adresse à elle de façon
directe à l’intérieur d’une réplique ou à la
fin d’une réplique, elle lui pose directement des questions. Elle
fait participer l’interlocutrice à son exposé pour mieux
la convaincre. En effet son point de vue ne va pas dans le sens de celui
de
son interlocutrice puisqu’elle est plutôt contre l’introduction de
véhicules électriques. On se trouve ainsi dans ce cas dans
une stratégie argumentative très offensive qui permet à
Ariel d’être tout du long dans une position dominante. Elle prend
l’initiative et la garde. Ariel effectue des pauses stratégiques
pour la recherche du mot “juste”, c’est-à-dire ici le mot qui correspond
dans son interlangue le mieux au plan qu’elle veut exécuter : “there
are more … a … ro … euh room for the people.” Elle utilise aussi des néologismes
comme “experience” ou “expense” dans un contexte inapproprié. Elle
a également recours à un autre code comme ressource, ici
un code switching vers l’allemand qu’elle parle probablement : “benzin”.
On voit bien que cette candidate ne craint pas de prendre des risques et
qu’elle est bien dans une phase d’hypothèses créatrices :
“both solution can be … can be … think … thinked about”. Sans aucun doute,
cette candidate a une forte personnalité qui lui permet de développer
sa compétence de manière efficace à l’oral. Ces éléments
ne sont d’ordinaire pas pris en compte dans une analyse trop strictement
discursive or ils font de cette candidate une vraie débatrice en
pleine possession de la composante pragmatique de la compétence
de communication. Pour nous résumer, nous voyons qu’au degré
3, l’aspect stratégique de la composante pragmatique renvoie à
des procédures diverses : code switching (on a vu que cela peut
aussi être dans une deuxième ou troisième langue et
pas uniquement de la langue maternelle), autocorrection, restructuration,
pause stratégique lors de l’exécution, sollicitations diverses,
tests d’hypothèses ; la gestion de l’interaction se caractérise
une prise de position explicitée dans le discours, des tours de
parole équilibrés, parfois même des anticipations et
une volonté d’affirmation correspondant à un désir
de convaincre.
5. Conclusion : éléments pour un modèle général
d’analyse de la production en langue étrangère.
L’évaluation de la compétence en langue étrangère
dans l’optique interactionniste et acquisitionnelle ne peut pas faire l’impasse
de la clarification de son cadre théorique. J’ai tenté de
montrer qu’il n’est pas aussi évident de tenir compte des nombreuses
variables qui caractérisent une compétence en acte. Nous
avons vu que certains critères et définitions du DCL font
apparaître des « scories » d’une visée plus structuraliste
que fonctionnaliste. Une analyse attentive de l’interlangue des apprenants
montre qu’il y a bel et bien systématicité et logique dans
les différentes variétés de lectes. Comme le dit W.
Klein (1985, p 117),
On peut penser que les segments composant ce discours sont juxtaposés
de façon totalement arbitraire – et c’est la première impression
que l’on retire des données. Mais cette hypothèse est insatisfaisante
au moins pour trois raisons. D’abord, « sans règle »
ou « chaotique » ou « arbitraire » sont de mauvaises
façons de décrire des états de choses dont nous ignorons
les règles, ou dont les règles aboutissent dans le cas particulier
à ce que l’on ne reconnaisse plus leur effet. Ensuite, on ne ferait
que repousser un peu plus loin la tâche de décrire le problème
de la synthèse dans l’acquisition d’une langue : la « vraie
» syntaxe commence un peu plus tard. Et enfin, même ces exemples
révèlent certaines régularités.
Nous avons aussi pu montrer à partir de l’exemple de la temporalité
qu’il est important de concevoir l’acquisition de ce champ notionnel de
manière ouverte et sans cadrage catégoriel a priori. Enfin,
le corpus DCL, qui propose un scénario conversationnel argumentatif,
permet de d’interroger ce que l’on peut entendre par composante pragmatique.
Il semble nécessaire de bien cerner les aspects sémantiques,
discursifs et pragmatiques.Dans le cadre de la gestion de l’interaction,
nous avons montré, très succintement, que les apprenants
passent d’abord par une phase de dépendance par rapport à
leur interlocuteur pour mener à bien leur intention communicationnelle,
puis par une phase plus interactive lors de laquelle ils se montrent capables
de réguler leur discours à l’autre, en intégrant non
seulement à ce qui vient d’être dit mais aussi en réagissant
aux propos qu’ils ont en mémoire. Ce n’est qu’au degré 3
que les apprenants sont en mesure de construire simultanément avec
leur interlocuteur les objets de conversation sensibles à l’interactivité
et à l’immédiateté de la parole en acte. Il y a à
ce niveau une véritable activité de négociation du
topic conversationnel (A.C. Berthoud, 1996), l’exemple d’Ariel est significatif
à cet égard. On peut penser que pour la variété
intermédiaire, le degré 2, le but n’est pas réellement
de convaincre mais de mener de manière harmonieuse l’activité
conversationnelle selon l’agencement des tours de parole qui caractérise
la conversation.
Bibliographie
A.C. Berthoud, Paroles à propos, Ophrys, 1996.
C. Faerch, G.Kasper, Strategies in interlanguage communication, Longman,1983.
W. Klein, L'acquisition de langue étrangère, Armand Colin,
Paris, 1989.
W. Klein, C. Perdue, 1997
C. Perdue, L'Acquisition du français et de l'anglais par des
adultes, CNRS Editions, Paris, 1995.
C. Springer, La didactique des langues face aux défis de la
formation des adultes, Ophrys, 1998.
C. Springer, "Approche pour une modélisation de quatre stades
potentiels d'acqusition de l'anglais langue étrangère", Colloque
FOCAL, Paris, 2000. site : http://www.hexo.fr/aep/focal/springer.html
| Création:
8.10.99
Des commentaires? Des suggestions? |