Claude Buridant

Professeur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg

 

LA SUBSTANTIVATION DE L’INFINITIF

EN FRANÇAIS :

APERCU HISTORIQUE

 


Préface

 

Ce travail est le fruit d’une lente maturation qui s’est étendue sur plusieurs années. Il a été parachevé lors de l’année universitaire 2001-2002 dans un séminaire de Linguistique romane du Diplôme d’Etudes Approfondies en Sciences du Langage à l’université Marc bloch de Strasbourg, animé par des étudiants qui ont stimulé cette recherche par un ensemble d’exposés de grande qualité, m’apportant des matériaux et affinant des pistes de réflexion. Je leur adresse ici mes remerciements pour leur collaboration, en évoquant leurs noms :

 

 

 

           

 

INTRODUCTION : PARAMETRES DEFINITIONNELS :

L’INFINITIF DANS L’ENSEMBLE DU SYSTEME VERBAL

           

            La distinction entre nom et verbe est loin d’être une distinction universelle : traitant de cette question en 1984, G. Lazard constate que « la différenciation entre nom et verbe se manifeste, selon les langues, très inégalement dans les trois zones » qu’il a grossièrement dessinées au sein du continuum morphosyntaxique, soit :

-          la morphologie, au sens traditionnel, comme l’étude des unités et de leurs combinaisons qui se situent à l’interieur du « mot » ;

-          la syntaxe « immédiate », celle du syntagme, au sens ordinaire du terme, étudiant les combinaisons du mot avec ses satellites ;

-          la syntaxe de proposition ou « phrastique », décrivant la nature du prédicat et des catants (et des circonstants) .

En représentation

 


morphologie                            syntaxe                        syntaxe

                                               immédiate                    phrastique

 

« Or on constate que la différenciation entre nom et verbe se manifeste, selon les langues, très inégalement dans les trois zones distinguées au sein du continuum morphosyntaxique. Elle peut jouer dans les trois ou être limitée à une seule. On peut même se demander s’il y a des langues où elle ne se laisse saisir dans aucune. » (Lazard 1984, 31). Et G. Lazard passe une revue rapide de quelques langues illustrant les réalisations possibles dans ce continuum, depuis l’esquimau, où l’opposition vervo-nominale traverse la structure entière, jusqu’au tongais, présentant une large indistinction des lexèmes, mais une distinction bien marquée différemment en syntaxe immédiate et en syntaxe de la phrase, en passant par le français où, comme dans bien d’autres langues indo-européennes, la distinction est abondamment manifestée dans toute l’étendue du continuum morphosyntaxique (ibid., 37).

            Comme le souligne encore G. Lazard, cette question de la distinction entre nom et verbe connaît un regain d'actualité depuis que l'exploration des langues dites "exotiques" "a tiré les linguistes des tranquilles certitudes puisées dans la tradition grammaticale des langues indo-européennes classiques. Elle est actuellement ravivée par l'intérêt grandissant  porté aux études de typologie." (Lazard 1999, 389). C'est précisément un éclairage typologique que G. Lazard apporte à cette question en distinguant les fonctions prédicatives et les fonctions actancielles sur les trois plans du lexique, de la morphologie et de la syntaxe. Il dessine in fine une échelle qui s'étendrait entre un pôle où la distinction entre nom et verbe serait à son maximum et le pôle opposé où elle serait totalement inexistante

            "On imagine au pôle maximum une langue où la distinction serait parfaitement tranchée et présente dans toutes les parties du système, c'est-à-dire où tous les mots se rangeraient à tous les niveaux dans deux classes totalement disjointes. Dans le lexique, noms et verbes auraient des formes différentes, reconnaissables au premier regard... La morphologie serait entièrement distincte : les catégories affectant les noms et les verbes n'auraient rien de commun, et les morphèmes accompagnant les uns et les autres seraient complètement différents. Dans la phrase, tous les prédicats seraient des verbes et tous les verbes des prédicats, tous les actants (et circonstants) seraient des noms et tous les noms des actants (ou circonstants)..."

            Au pôle opposé, comme représenté par le type "iroquois idéal", "tous les mots pleins sont des prédicats  bi- (ou multi-) actanciels, juxtaposés les uns aux autres. Il n'y a pas de syntaxe à proprement parler : l'enchaînement des prédications est assuré par les relations de coréférence entre les indices actanciels présents au sein de chaque mot-phrase. Dans une telle langue, il n'y a pas non plus de morphèmes d'"actancialisation", puisqu'il n'y a pas d'actants nominaux."

            Proches de ce pôle se situeraient un "type salish idéal" et un "type tagalog idéal". "Dans l'un et l'autre, il n'y a aucune distinction au niveau du lexique ni à celui de la morphologie, mais la phrase distingue prédicat et actant(s) : tous les mots sont susceptibles d'être employés en fonction prédicative et en fonction actancielle, mais ils sont marqués, dans la seconde, par un morphème "actancialiseur."      

            Ainsi, en comox, langue apparentée au salish décrite par C. Hagège, il n'y a pas de différence formelle entre les mots qui se traduisent en français par les noms et ceux qui se traduisent par des verbes. Les mêmes mots peuvent, selon le cas, équivaloir à un nom ou à un verbe de nos langues : "ainsi, selon le contexte, quymex peut signifier 'les êtres humains, les gens' ou 'être en vie'; ne?e  peut équivaloir à 'ce... là', 'se trouver là' ou 'là' (Hagège 1981, 49).

             Selon toute apparence, aucune langue réelle ne se situe ni à l'un ni à l'autre pôle. Les langues indo-européennes se placent du côté du pôle maximum, mais elles en restent, malgré tout, assez éloignées." (Lazard 1999, 414-15).

            Dans cette grande famille de langues, l'opposition verbo-nominale peut également être graduée scalairement dans le mode quasi-nominal, mode élémentaire de la chronogénèse selon la psychomécanique du langage de G. Guillaume. La psychomécanique du langage distingue en effet, dans la chronogénèse, ou élaboration de l'image-temps, trois chronothèses : une chronothèse élémentaire, à la limite du temps et de l'espace, celle du mode in posse; une chronothèse plus élaborée, celle du subjonctif, mode in fieri; la chronothèse la plus accomplie, celle de l'indicatif, mode in esse. Plus précisément, en faisant intervenir les paramètres de l'aspect interne du procès, les indications temporelles et personnelles, comme l'a fait P. Wunderli :

            - dans le mode in posse, qui ne comporte pas d'indication personnelle :

            .  l'infinitif, verbe sous sa condition la plus virtuelle, n'évoque qu'un procès tout entier en accomplissement sans y mêler d'accompli (incidence totale); on peut dire encore que son degré d'actualisation est nul ;

            . les participes évoquent, soit un procès comportant une part d'accompli + une part d'accomplissement (décadence + incidence) dans le participe présent; soit un procès ne comportant qu'une part d'accompli dans le participe passé (décadence totale); on peut dire encore que leur degré d'actualisation est partiel.

           

            Soit en représentation, pour le verbe marcher :

           

                         marcher

                        I

                

     marchant

           I 

           

           marché

                        I

           

- dans le mode in fieri, qui comporte une indication personnelle, le subjonctif présente une distinction accompli/accomplissement dans une division bi-partite comme dans le subjonctif présent du  français, un cinétisme indifférencié vers le futur ou le passé, orienté vers l’"un ou vers l'autre en discours, dans le subjonctif imparfait du français" (Soutet 1992, 19)[1]. On peut dire encore que son degré de réalisation est partiel.

 

             - dans le mode in esse, qui comporte également une indication personnelle et une distinction de temps,  l'indicatif. présente une distinction temporelle entre présent, futur, passé. On peut dire que son degré d'actualisation est total.

            Les trois formes de procès du mode quasi-nominal - infinitif, participe présent, participe passé -, ont été l'objet de très nombreuses études traitant de leur exploitation dans les différentes langues indo-européennes, tant sur le plan diachronique que synchronique. L'infinitif, en particulier, a été étudié dans le cadre des langues européennes, par W. Mayerthaler, G. Fliedl et C. Winkler, qui le situent dans un  continuum verbo-nominal :

"Ein Ausdruck kann mehr oder minder nominal bzw. verbal sein.

Nominalität/Verbalität ist also ein gradientes, komparatives und prototypenzentriertes Prädikat, das sich als skaläres Kontinuum verstehen läBt. Sprachliche Kontinua sind im allgemeinen bipolar organisiert, wobei die beiden Pole/Extremwerte des Kontinuum für die jeweiligen (unmarkierten) Prototypen stehen. Bezüglich des Nominalitäts-/Verbalitätskontinuums stellen maximal unmarkierten Nomina bzw. Verben Repräsentanten der beiden Pole dar, die jeweils als strukturell stabile Attraktoren funktionieren.

 

            Das Nominalitätskontinuum hat folgende Grobstruktur :

 

max nat N ............................................ max nat V

= nominaler Attraktor/Prototyp                           = verbaler Attraktor/Prototyp

 

                Für die Etablierung einer konkreten - also auf die Romania bezogen - Nominalitätsskala haben wir jeden Indizien berücksichtigt, die allgemein als Zeichen der nominalität eines Elements gewertet werden :

           

            - Pluralisierbarkeit

            - DET unter SPEZ°

                - [- Finitheit]

            - Adjektivmodifikation

            - Präpositional (Genitiv)Subjekt

 

                Es gilt, daB die Anzahl der Faktoren mit dem Grad der Nominalität korreliert. Aus dieser Korrelation ergibt sich für die romania folgende Nominalitätsskala :

 

Referierendes Nomen-Verbalabstraktum-Verbalnomen-Partizip-Infinitiv-Verbfin

 

Eine typische Kategorie mit Zwischenstatus ist das Verbalnomen, das deshalb als Umschlag- bzw. Katastrophenpunkt in dieser Sala gewertet wird. Der Katastrophenpunkt kennzeichnet den Punkt des Umschlagens einer Qualität in eine andere. Leser mit einer gewissen Kenntnis der Katastrophentheorie werden umschwer erkennen, daB das bisher entwickelte Kontinuumsmodell in mathematischer Hinsicht weitgehend einer Kuspenkatastrophe im Sinne von Thom (1975) entspricht (1975).

            Et W. Mayerthaler, G. Fledl et C. Winler dessinent in fine une échelle des emplois de l'infinitif comme "catégorie intermédiaire" dans le cadre de la théorie de la "naturalité" :

            "Infinitive besitzen sowohl verbale als auch nominale Eigenschaften. Der daraus ableitbare intermediäre kategorielle Status ist a priori instabil. Jedem instabilen Muster ist zumindest partielle die Tendenz zur Überwindung der Instabilität inhärent. Dieses evolutionstheorie "Gesetz" wird von der Natürlicheitstheorie ernstgenommen. Die NT prognostiziert deshalb, daB vor allem marierte, satzwertige Infinitive unter bestimten Bedingungen sehr oft vom Prozess des INF-Abbaus betroffen sind." (Mayerthaler - Fliedl - Winler1993, 153).

            Les langues romanes offrent une situation intéressante en exploitant à des degrés divers ce continuum. Comme je l'ai souligné dans "L'infinitif dans les langues romanes et dans les langues germaniques : essai d'approche typologique" (Buridant 1990, 141-163), l'infinitif, degré élémentaire du mode nominal dans la chronogénèse guillaumienne, est un mode bifrons, au point de partage du plan verbal et du plan nominal.

            Mais encore faut-il préciser les autres paramètres fondamentaux qui entrent en ligne de compte dans ses possibilités d'emploi.

           

Le premier paramètre serait son fonctionnement comme apport ou comme support :

            . comme apport, l'infinitif peut être employé comme complément d'un verbe recteur pour former des syntagmes périphrastiques qui tendent à se figer:

            ◊ en périphrases exprimant différentes phases selon le verbe recteur : phase ingressive, durative, égressive, comme dans il commence à marcher, il est en train de marcher, il vient de marcher. La périphrase durative a naturellement comme expressionn concurrentielle les périphrases avec participe présent, comme dans aller disant, qui dans d'autres langues romanes, comme l'espagnol, connaissent un très large emploi.

            ◊ en périphrases exprimant une modalité, en particulier la modalité déontique dans la zone modale du faire, selon la gradation continue qu'en a dessinée B. Pottier :

           

 

FAIRE

 
 


            VOULOIR                  POUVOIR                  DEVOIR                    

 



           

 

            Dans les langues romanes, c'est précisément à partir de cette palette de modalités que s'est formé le futur périphrastique concurrençant le futur classique du latin, en rejoignant un type de formation très largement répandu dans les langues du monde, comme en témoigne C. Hagège[2], la zone modale du DEVOIR étant la plus exploitée avec le recours au verbe habere :

            cantabo, lui-même de formation périphrastique, cède ainsi la place à habeo ad cantare / cantare habeo, marquant primitivement l'obligation, où le verbe habeo perd de son sémantisme premier pour devenir un pur morphème personnel réduit, l'infinitif lui fournissant l'apport notionnel, l'ensemble aboutissant à chanterai en français, à côté des aboutissements parallèles dans les autres langues romanes.

             . comme support quand il fonctionne de manière autonome  dans le cas de l'infinitif jussif de l'ancien français, qui    à la différence du français contemporain, est en adresse personnelle : Nel touchier ! 'Ne le touche pas!'.

 

            . Le deuxième paramètre serait le degré de virtualité, qui touche la représentation du temps impliqué dans l'infinitif, tel que le définit J.-C. Chevalier (Chevalier 1969). Cette représentation peut être prise comme un entier de virtualité, le procès étant entièrement à accomplir entre son commencement et sa fin, ou comme un entier d'anti-virtualité, le procès pouvant être considéré à ses différents stades. En français contemporain, l'infinitif est ainsi considéré comme purement virtuel, alors qu'en espagnol, il peut être anti-virtuel pour référer, en concurrence avec des formes finies ,

            - à l'accomplissement :             ¿qué haces? Lavarme, mujer (A. Maria de Lera)

            - à un procès demi acompli : Salieron todas las mujeres a la calle, gritando, algunas con el capello a medio peinar (B. Pérez Galdos, La desherada)

            - à un procès entièrement accompli : Después de dar varias vueltas por el Miradero y los altos del Alcázar, fueron a cenar (B. Pérez Galdos) (Chevalier 1969, 14)

 

            Or, c'est précisément en tant qu'entier anti-virtuel que l'infinitif peut se substantiver; perçu comme entier virtuel, il peut accéder au plan spatial et être versé dans le système du nom. Plus précisément, en tant qu'entier virtuel, l'infinitif peut se dire de tous les êtres, réels ou probables et imaginaires auxquels il peut se rapporter, et possède donc à ce titre une extension maximale. En tant qu'entier anti-virtuel, l'infinitif peut se rapporter à l'espace, où il peut se dire de tout être qui lui est rapporté parmi la totalité des êtres virtuels, selon un choix qui peut aller du maximum au minimum d'extension avec l'article le/el/das, par exemple : l'infinitif peut alors prendre toutes les fonctions du substantif et se doter comme lui, selon les langues, de toutes ses complémentations spécifiques.

 

            . Le troisième paramètre serait l'incidence, qui est pour l'infinitif une notion capitale, au centre des études de psychomécanique qui lui sont consacrées.

           

Rappelons d'abord ce qu'est l'incidence - distincte de l'incidence vs. décadence du procès - dans la perspective guillaumienne. La définition illustrée en est donnée dans le Dictionnaire terminologique de la systématique du langage (Boone - Joly 1996). dans le langage, il y a, partout et toujours, apport de signification et référence de l'apport à un support. Un mot est un apport de signification et il se destine à un support. C'est ce rapport qui constitue proprement l'incidence, qui concerne les parties du discours prédicatives, c'est-à-dire associant une matière tirée de l'expérience de l'univers et une forme, comme le substantif, l'adjectif, le verbe et l'adverbe), au reagr des parties non prédicatives, associant une matière tirée de la pensée pensante en action de langage (ce que Guillaume appelle une "forme en position de matière") et une forme (pronom, article, conjonction et préposition) (Soutet 2001, 911).

            L'incidence est soit interne, soit externe. Elle est interne lorsqu'elle ne sort pas de ce que le mot connote, c'est-à-dire lorsque l'epport et le support de signification ne peuvent être dissociés. C'est le cas du substantif : homme par exemple, ne peut se dire que d'un être appartenant à la classe "homme" (un adlute mâle, un être humain, un indien, etc.). L'incidence est externe lorsque l'apport et le support de signification sont dissociés et qu'il y a, par conséquent, incidence à un support pris en dehors du mot. L'incidence externe comporte elle-même deux degrés, selon que le support, en tant qu'apport, a lui-même besoin d'un support ou non. L'incidence externe est dite de premier degré lorsqu'elle se fait à un support possédant lui-même une incidence interne. C'est le cas de l'adjectif et du verbe : beau peut se dire de toute espèce de choses (homme, chien, sapin, etc.); court est indifféremment applicable à homme, chien, bruit, etc.).

            L'incidence externe est dite de second degré lorsqu'elle opère indirectement à l'endroit d'un mécanisme d'incidence en fonctionnement. C'est le cas de l'adverbe : dans Pierre chante agréablement, agréablement est incident à l'incidence de chanter à Pierre.

            L'adjectif et le verbe ont tous deux une incidence externe de premier degré, mais l'adjectif achève son entendement dans l'espace et le verbe dans le temps.

            Un tableau d'ensemble des degrés d'incidence se trouve dans l'étude de G. Moignet consacré à l'adverbe (Moignet 1961, 18).

            Cependant, l'infinitif occupe, relativement à l'incidence, une position singulière, dont rend compte le tableau précité. Selon la doxa guillaumienne, l'infinitif, contrairement aux autres modes, ne saurait être véritablement prédicatif et ne saurait             admettre d'incidence externe; il serait le lieu d'une contradiction, soulignéee par M. Molho : "il est verbe, et en tant que verbe, il appelle un sujet, qu'il refuse en tant qu'infinitif". (Molho 1959, 32). L'infinitif se rangerait ainsi dans la même catégorie que le substantif en ayant une incidence interne, comme le résume le dictiooanire cité supra : "En français, l'infinitif est pourvu, tout comme le substantif, d'une incidence interne : il ne peut se dire que de ce qu'il signifie. L'infinitif ne saurait donc avoir un sujet propre au sens propre du terme." Et suit l'analyse  d'une phrase comme J'ai vu Pierre marcher.

           

            Ce qui veut dire :

            - que la référence d'un infinitif à un pronom sujet est exclue en français, en dehors de ce titre humoristique, qui joue précisément sur cette association : Je parler français, de David Sedaris, 2000.

            - que la référence n'est possible qu'avec un pronom régime, comme dans ces phrases extraites du même ouvrage :

 

            - Moi parfois pleurer seul la nuit.

            - Cela commun à moi aussi mais toi être plus fort. Travailler dur et un jour toi parler joli. Les gens jamais plus détester toi. Peut-être demain fini. (p. 195)

             

            - qu'est mise en question la proposition dite infinitive, dont l'existence est mise en doute par G. Moignet (Moignet  1973). Cela n'a pas été sans soulever des critiques pertinentes, dont celles de Le Flem (Le Flem 1984).

            Cependant, une tentative pour résoudre l’apparente contradiction entre la double incidence de l’infinitif – interne le rattachant au plan nominal, et externe le rattachant au plan verbal – a été proposée par P. Duffley, spécialiste du mode nominal anglais, dans une communication au IXe congrès de Psychomécanique du langage, sous le titre :  « L’infinitif peut-il rester verbe tout en ayant l’incidence interne ? » (Duffley 2000). P. Duffley commence par rappeler les deux types d’incidence du substantif et du verbe : dans le cas du substantif, l’incidence est l’incidence du hors-moi à lui-même produisant la personne endo-sémantique, de rang troisième invariable. Dans le cas du verbe, le sémantème n’est pas incident à lui-même, mais au moi personnel, c’est-à-dire à «une personne en dehors du sémantème, et qui reste, à l’égard du verbe une chose étrangère à sa signification, mais sur laquelle il s’appuie » (Guillaume 1990, 109). Le verbe a donc un acaractère prédicatif : sosn sémantème se dit d’une personne exo-sémantique dont la nature n’est pas définie par celui-ci. Le substantif, par contre, n’est pas prédicatif : son sémantème s’applique à une personne endo-sémantique ; il se dit de lui-même. Mais Guillaume semble se contredire quand il en vient à situer l’infinitif par rapport aux catégories du substantif et du verbe : d’une part il affirme que l’infinitif a l’incidence interne, et ne serait donc pas prédicatif, et d’autre part

 

… il y a différence en ce qui concerne l’entendement final du mot qui pour marche [comme substantif, cf. la marche] s’opère en dehors du temps et pour marcher dans le temps. (Guillaume 1990, 99).

 

Ce qui caractérise, de plus, l’infinitif, c’est la conception de la personne qui y est à l’œuvre : alors que dans le substantif, la troisième personne qui sert de support est définitive, irrévocable – la marche -, dans l’infinitif elle est provisoire, révocable et doit être considérée comme en puissance de définition ordinale (Guillaume 1990, 99). C’est une personne généralisée nécessairement exo-sémantique. L’infinitif pourrait alors être considéré comme le cas où le support de l’incidence verbale (c’est-à-dire la personne), support sans lequel le verbe ne saurait exister, se virtualise et s’indétermine. Dans l’infinitif téléphoner, il y aurait ainsi une incidence à une extension extrême de la personne, qui en efface les distinctions de rang :

 

Téléphoner est l’incidence du sémantème correspondant non pas à une personne de rang spécifié, mais à toute personne indivisément, sans spécification de rang.

Cette extension de la personne à toute personne, quel qu’en soit le rang, confère au sémantème une assiette très large, qui avoisine par ses dimensions l’assiette d’incidence que constitue le sémantème lui-même…

 

        Dénonçant les insuffisances de cette conception, qui devrait embrasser aussi le participe présent et qui n’explique pas comment l’infinitif garde son comportement de substantif lorsque son support est spécifié, P. Duffley  invite à résoudre la question de la double appartenance de l’infinitif en considérant que d’une certaine façon « l’infinitif comporte deux personnes-supports tout en satisfaisant à d’autres conditions que la simple détermination de la personne exo-sémantique. »  Pour lui, l’incidence première du sémantème verbal se fait non pas à ce support ordinal, mais à la représentation de l’événement  contenu dans le verbe, dont le sémantème désigne la nature. » Cette première incidence est de type interne, mais «ensuite, l’événement lexicalement désigné est attribué à une personne-support qui en représente le lieu d’origine ». Soit figurément :

 

                                       Sémantème verbal

 


                                      

            Personne-Support                   Représentation  de

  l’évènement

 

 

            Ce deuxième support est, par rapport au contenu du sémantème verbal, une personne exo-sémantique.

        L’on voit bien alors « pourquoi  l’infinitif pourrait ressembler à la fois à un substantif et à un verbe. Si on le regarde du point de vue du support ultime, il semble avoir l’incidence externe comme toutes les formes verbales. Si, par contre, on a en vue le rapport entre le sémantème verbal et la représentation de l’événement, celui-ci désigne la nature de l’événement et l’infinitif semble être le nom du verbe. »

            Cependant, l’homologie entre une forme verbale et le substantif n’existe qu’à certaines conditions, qui le distingue des autres formes nominales :

-         la première est d’incorporer la personne indéterminée et non pas la personne ordinale ;

-         la seconde est l’absence d’ancrage temporel extérieur de l’événement pour pouvoir le voir en soi.

-         la troisième est de représenter l’événement non pas partiellement mais comme un entier. [3]

Au total, la présence de deux supports  dans la constitution interne du verbe donne lieu, dans le cas de l’infinitif, à la possibilité de deux manières d’actualiser la relation de l’infinitif avec d’autres éléments de l’énoncé : « Si la relation s’établit avec la représentation de l’événement lui-même pris comme un entier abstrait de son ancrage dans le temps et dans l’espace, on aura comme résultat un mot qui ressemble énormément à un substantif. Si, par contre, la relation s’établit avec la personne-support exo-sémantique de l’événement, on aura comme résultat un mot avec les comportements » du type Elle lui semblait dormir

Il reste cependant à savoir ce que signifie « voir l’événement comme un entier », et en quoi cette perception serait propre à l’infinitif, au regard des autres formes du mode nominal.

 

Quoi qu’il en soit, dans l'ensemble des langues romanes et germaniques, et d'une façon plus générale dans les langues indo-européennes, c’est bien lorsque l’infinitif n’a plus de support exo-sémantique qu’il peut facilement se substantiver, avec des degrés différents.

 

D’autres paramètres peuvent compléter, affiner et préciser les paramètres précédents, en leur apportant des traits complémentaires dégagés en particulier par S. Rémi-Giraud, soit :

 

- la situation de l’infinitif par rapport à l’acte d’ énonciation : les formes verbales personnelles contiennent, comme déictiques, une référence à la situation d énonciation, le procès étant « rapporté » au référent, à l’actant,  par un acte du locuteur. « Ce  qui fait que la forme verbale personnelle, qui contient cette fonction référentielle, est moins une « partie du discours », au sens traditionnel du terme, qu’un constituant de discours, qui n’a d’existence que dans et par la situation d’énonciation » (Rémi-Giraud 1988, 29). Au regard, avec l’infinitif, le locuteur ne peut situer le procès par rapport à l’acte d’énonciation (Rémi-Giraud 1988, 23, 25).

 

la nature bifrons de l’infinitif peut être caractérisée en terme d’acte et d’objet de pensée :

- « par son identité verbale de procès, il représente un acte de pensée ;

- par son statut syntaxique de constituant nominal, il représente un objet de pensée » (Rémi-Giraud 1988, 35), le procès pouvant être alors grammaticalisé sous forme de constituant nominal.

            Mais l’infinitif peut prendre les fonctions du constituant nominal en gardant son identité de procès,  soit son cinétisme interne (ibid., p. 71).

 

 

L’ensemble des considérations précédentes peut être illustrée sous forme d’un tableau repris pour l’essentiel de « L’infinitif dans les langues romanes et germaniques » (Buridant 1988, 160), où sont échelonnés sur deux vecteurs cinétiques les possiblités d’emploi de l’infinitif :

-         sur le plan verbal :

. à incidence externe ;

. de la zone de l’apport à celle du support ;

. de la virtualité maximale (minimum d’intégration verbale) à la virtualité minimale (maximum d’intégration verbale) ;

-         sur le plan nominal :

. à incidence interne ;

. de l’antivirtualité maximale (minimum d’intégration nominale) au maximum d’antivirtualité (maximum d’intégration nominale)

. du minimum jusqu’au maximum de détermination et de caractérisation.

 

Ce tableau, complété par les paramètres supplémentaires engrangés depuis, servira de référence à l’ensemble de l’étude.

           

Dans l’histoire du français, l’infinitif offre un destin remarquable où sont exploitées toutes les possibilités de substantivation, depuis les débuts de l’ancien français jusqu’au français contemporain. Cette exploitation se fait selon plusieurs paramètres :

-         le paramètre diachronique, témoignant de l’évolution typologique du français

-         le paramètre diaphasique, témoignant d’options stylistiques.


 

I. LA SITUATION EN ANCIEN FRANÇAIS

 

            Ce qui caractérise fondamentalement l'emploi de l'infinitif substantivé en ancien français, comme dans la plupart des langues contemporaines encore, c'est la possibilité pour l'infinitif, tout en étant substantivé, de conserver sa rection verbale, comme l'a bien souligné F. Kerleroux (Kerleroux 1990). Dans cet emploi, la préposition introduisant l'infinitif peut en même temps servir de support à l'article du substantif régi dans une construction double :

           

            As dras vestir plus ne repose,

            Si a les sa mere laissiez (GraalT, 1622-23)

            (Il n'hésite pas un seul instant à revêtir ces habits, abandonnant ceux donnés par sa mère)

 

            Cependant, on peut, en ancien français, distinguer deux types d'infinitifs substantivés:

            - les infinitifs essentiellement substantivés

            - les infinitifs accidentellement substantivés.

 

            1. INFINITIFS ESSENTIELLEMENT SUBSTANTIVES, LEXICALISES : INFINITIFS SUBSTANTIVES I

                       

            1.1.  Critères morpho-syntaxiques. Degrés de substantivation.

           

            Ce sont  des infinitifs ayant un statut pleinement nominal indépendant du verbe, admettant toutes les déterminations du substantif en dépassant les degrés élémentaires de substantivation, qui se limitent à:

           

            a) l'emploi derrière préposition

            Il reste ainsi quelque chose du procès verbal dans après manger, après boire après le repas.

           

            b) l'emploi derrière article défini, possessif ou démonstratif

            Cf. par exemple  au venir, en son venir, en cest venir, où l'infinitif peut conserver, avec l'article, la rection verbale :

 

et puis metre, se je vuel, un serjant en le grange pour garder le mieue chose, dusques a tant qu'ele est batue... et au batre le disme quemune je metrai deus bateurs...(Chartes0, 27)

(et je peux mettre, à mon loisir, un serviteur dans la    grange pour surveiller ma part, jusqu'à ce qu'elle soit battue sur l'aire, et pour battre la dîme commune de la récolte, je mettrai deux batteurs...)

           

            Un infinitif est pleinement substantivé quand, tout en excluant la rection proprement verbale, il atteint les quatre degrés suivants, témoignant de son fonctionnement à l'égal du substantif:

                       

            c) construction avec l'adjectif épithète, excluant la caractérisation adverbiale : le grant savoir :

 

            Li amiralz est mult de grant saveir (Roland, 3279)

                (L'émir est un seigneur d'une grande adresse)

                       

            d) complémentation nominale

            - complément de nom:

 

            L'aveir Carlun (Roland, 643); autrui avoir; tut l'aveir de Rume (Roland, 639)

                (Le trésor de Charles; le bien d'autrui; toutes les richesses de Rome)

           

-         relative:

 

 cel avoir qui vient de Dieu

                (cette richesse qui vient de Dieu)

 

             e) détermination par l'article indéfini : un baisier, avec passage au comptable :

 

            ... acoler et baisier

                Le vint, nom pas d'un seul baisier,

                Mais de plus de dis ou de vint,

                Voire de cent (Machaut, F. am., 236)

(Il vint le prendre dans ses bras et l'embrasser, non pas d'un seul baiser, mais de plus de dix ou de vingt, et même de cent)

 

             f) emploi au pluriel, le passage au pluriel marquant un palier supplémentaire dans la substantivation :

           

            Li baisier ont molt douç esté (Escoufle, 8384)

                (Les baisers ont été d'une infinie tendresse)

 

            De noz aveirs feruns granz departies (Alexis, 523)

                (Nous distribuerons largement ce que nous possédons)

 

            - L'emploi de la flexion comme indice de substantivation de l'infinitif ne peut être retenu comme un indice fondamental, étant donné la fragilité de la flexion en ancien français. Tout ce que l'on peut dire c'est que, substantivé, l'infinitif peut être affecté de la flexion casuelle, comme tout autre substantif, selon les textes.

 

            - La détermination par l'article indéfini est un palier important dans la substantivation pleine et entière de l'infinitif : limitée à l'article défini, la substantivation reste accidentelle parce qu'elle renvoie anaphoriquement au contexte ; dans les exemples relevés,  la substantivation avec article défini est une substantivation où le anaphorique réfère plus ou moins explicitement à un élément de l'énoncé, phénomène normal étant donné le statut de le en ancien français, fondamentalement particularisant et non générique. On trouvera donc, de préférence, dans un énoncé gnomique :

           

            Ainz boens taisirs home ne nut (Erec, 4592)

                (Jamais un bon silence n'a fait de tort à personne)

            plutôt que:

                *Ainz uns/li (boens) taisirs home ne nut.

 

            L'ensemble des degrés de substantivation peut être représenté sur un vecteur de type guillaumien allant du degré élémentaire de substantivation aux degrés ultimes :

 

 

 

 

pluriel 

                article

                indéfini

                                                              

                                  compléments

                                 de nom    

 


                                                                adjectif

                                                                épithète    

                                                                                                               - article défini

                                                                   déterminants     -    possessif

                                                                                                                -    démonstratif

                                                                                                                                                 

 préposition

 

 


      Plan nominal                                                                                                        Plan verbal                                                                                        

 

 

1.2. Traductibilité.

 

            Un autre critère témoignant du statut essentiellement substantif de ce type d'infinitifs est leur possibilité de traduction ou d'adaptation en latin médiéval dans des traductions de la  langue vulgaire, à une époque où le latin se nourrit facilement des emprunts aux langues vernaculaires. Ainsi de :

            - boire : biberes dans ce passage de la règle bénédictine, C. 35, chez Hincmar de Reims : Panem tantum frangentes, singuli accipiant singulos biberes (= af. les boires)                (statutum. a 882, Opera, éd. Sirmond, I, p. 715);. De même Nonales fratrum... biberes, chez Ekkehard, Casinensis s. Galli, c. 10, Scriptores rerum Germanicarum,         II, 132, l. 10J. Exemples donnés par F. Niermeyer, Mediae latinitatis Lexicon minus, 97)

           

            - devoir: deverium/devirium, au sens de "redevance", dans le passage suivant d'un Cartulaire de Béziers : cum ipsis deviriis, laudiis et dominiis locorum praedictorum (éd. Rouquette, n°46, p. 48, a.990, in J.F. Niermeyer, Op. cit.,       327).

           

            - estovoir: estoverium, au sens de "ration", ou d'"entretien, subsistance" : [Vidua] habeat rationabile estuverium suum interim. (Magna charta, remissio II Henr. III 1217 reg., éd. Stubbs, Selected charters... 1913,  341, in J.F. Niermeyer, Op. cit., 382).

           

            - manger: mangerum au sens de "redevance pour rachat d'une               prestation de nourriture" (Cartulaire de Redon, a. 1060,                 éd. De Courson, in J.F. Niermeyer, Op. cit., 637).

 

            1.3. Critères syntactico-sémantiques.

 

            Les infinitifs essentiellement substantivés sont susceptibles de développements sémantiques spécifiques et variés que ne connaissent pas les infinitifs accidentellement substantivés, dont le sémantisme reste fondamentalement abstrait. D'une façon stricte, l'opposition entre infinitif accidentellement substantivé et infinitif essentiellement substantivé lexicalisé peut correspondre à la distinction entre l'acte et ce qui s'oppose à lui, résultat ou objet. C'est ce critère qui est retenu par M.-L. Ollier dans le Concordancier de Chrétien de Troyes (Ollier 1989, XLVIII).

 

            En fonction de ce critère, très peu d'infinitifs y sont enregistrés comme des substantifs lexicalisés : sont cités baisier, boire, cuidier, mangier, penser, plaisir. Mais, reconnaît-elle, l'analyse en contexte n'est pas toujours aisée, et elle ne prétend pas avoir réparti les occurrences dans tous les cas avec une grande sûreté. C'est un point sur lequel je reviendrai. Ainsi:

            - avoir, signifiant "possession" au sens large, mais aussi et surtout "richesse", "argent", "bétail".

            - boire prenant la signification de "boisson".

            - estre signifiant "existence", mais aussi, le plus souvent en association avec des synonymes spécifiant son acception, dans des binômes synonymiques, "situation, condition, nature, espèce".

            - manger signifiant "le repas", mais aussi "le mets"

            - manoir signifiant "habitation".

 

            S'opère donc, dans ces infinitifs, un processus de concrétisation qui fait passer du procès à l'objet ou au résultat - abstrait (savoir, pouvoir) ou concret (avoir, baiser). Peut confirmer ce processus, comme le remarque C. Schapira, l'existence de noms composés, blanc manger (XIIIe siècle et garde-manger (XIVe siècle) prouvant que le manger était déjà devenu "ce que l'on mange" (Schapira 1996).

                       

            1.4. Les zones de l'infinitif substantivé I

 

            Historiquement, le premier type d'infinitifs, reconnaissable à tout ou partie de ces critères, regroupe un noyau d'infinitifs qui prennent le relais d'infinitifs employés substantivement dès le latin classique ou tardif,  enregistrés par E. Wölfflin par ordre alphabétique : amare, credere, dolere, intelligere, mori, nolle, posse, ridere, sapere, scire, velle, vivere, avec le commentaire suivant: "Liegt hierin nicht die Vorbereitung des substantivierten être, pouvoir, vouloir, savoir, etc.?" (Wölfflin 1886, 89-90).

 

            On peut y ajouter, à sa suite, habere (="opes, divitiae") et licere, que Wölfflin relève chez Marius Victor : "Habere ...und licere, die wir in der Einleitung aus Urkunden belegt haben, treten in unsern Pensen noch nicht als Substantive hervor, und in dem Prologe zu Plaut. Truc. 21 heisst es lieber habentia; aber wenn wir schon bei Marius Victor 1207 B finden : esse ipsum est principale habere, vivere et intelligere, so schliesst sich damit der Infinitif an andere Vorläufer an, und man wird daher durch Du Cange-Favre nur irre geführt, der als älteste Belege des substantivierten habere Urkunden des 12. und 13. Jahrhunderts vorlegt." (ibid.).

            On trouve ainsi dans les premiers textes :

baisar, manjar, sopar (Passion de Clermont)

beuvre, saveir (Vie de saint Léger)

aveir (6 occ.), parler (Alexis)

disner (2 occ.), leisir, manger, plaisir, savoir, soper (Voyage de Charlemagne à Jérusalem).

 

            Cette continuité dans la substantivation n'est pas indifférente : est essentiellement substantivé du latin à l'ancien français, avec permanence jusqu'au français contemporain, dans la plupart des cas, un ensemble d'infinitifs exprimant :

            - les modalités fondamentales d'existence être et avoir

            - les modalités de la zone modale de l'être, et de la zone modale du faire, telles qu'elles ont été étudiées par B. Pottier (Pottier 1983).

            . La zone modale de l'être comprend les modalités de l'imaginaire, de la réflexion, de l'intellect, de la connaissance, qui peuvent être ordonnées selon un axe épistémique, avec une gradation continue allant d'un maximum d'ouverture, de liberté, vers un maximum de contraintes, de conditions.

 

 

 


être

 
                                              

                        imaginer                       croire               savoir        être

                                                

                 

 

. la zone modale du faire comprend les modalités conditionnant l'activité, qui peuvent être ordonnées selon un axe déontique, avec une gradation continue parallèle à celle des modalités d'être, d'un minimum à un maximum de contraintes :

 

 

                                                                                                         

                                         

faire

 
                                                                                               

vouloir                pouvoir         devoir              faire

 


           

           

            Dans la zone modale de l'être, la substantivation essentielle a touché savoir, et son antonyme non-savoir (cf. Yvain, 6772: comparé ai mon nonsavoir), à une époque où les formations en non- sont les formations régulières, auxquels on peut ajouter aussi la forme composée presavoir, qui s'applique à la Providence divine. Savoir peut s'employer ainsi avec l'article indéfini :

           

            Or m'as tu apris un savoir

Fait li vilains, que je mout pris (Fabliaux de Jean Bodel, Vilain de Farbu, éd. Nardin, 46-47)

                (Tu m'as appris une vérité d'expérience qui m'est fort précieuse, dit le vilain)

 

            Les étapes précédentes sont occupées par penser, largement substantivé en ancien français, mais qui peut se rattacher également à la zone modale du faire par son sémantisme bivalent, penser pouvant exprimer le fruit de la réflexion:

 

            Ainsi de voir com de mençoigne

                Sont li pensers comme li songe (Guillaume d'Angleterre)

                (De vérité autant que d'illusions sont faites les pensées aussi bien que les songes, Traduction J. Trotin, CFMA, 67)

 

        C'est, chez Chrétien, un mot fondamental qui désigne les sentiments profonds d'un Cligés pour Soredamor :

 

Mais il n'a soing d'argent ne d'or,

Quant son panser descovrir n'ose

A celi por cui ne repos,

Et boene eise a a li dire,

S’il ne dotast de l’escondire  (v. 5088-92)

(Mais il n’a souci d’argent ni d’or, quand il n’ose dire sa pensée à celle pour qui il a perdu le repos, et il aurait de bonnes occasions de la lui dire, s’il ne craignait d’essuyer un refus)

 

            Mais aussi l'intention, ce que l'on a en tête :

 

Anchois feroit il metre le chevalier a mort k'il n'accomplist son penser (Tristan en Prose, I, 132,203) :      

(Il ferait mettre à mort le chevalier plutôt que de ne pas réaliser son dessein. Traduction Ph. Ménard - M.L. Chênerie, CFMA, 120)

 

            De même :

 

            Ice vuel dire .i. pou de mun penser  :

                Sarrë estoit veile, de grant aé,

Encor la vuelent roy et grant home havoir... (Bible anonyme B.N. f. fr. 763, 1683-85. Suit une longue comparaison entre Abraham et Sara d'une part et Dieu et l'Eglise (les fidèes) d'autre part)

(Je vais te dévoiler une partie de ce que je pense : Sara était vieille, fort âgée, mais rois et grands seigneurs la convoitent encore...)

 

            On pourrait lui adjoindre desirier :

 

            Or acomplis son desirier (Evangile de l'Enfance, 393)

                (Accomplis donc ce qu'elle souhaite)

 

            Le verbe substantivé est donc par son sémantisme à la limite de deux zones. On verra qu'il est un mot-clé chez Guillaume de Machaut.

 

            Un concurrent occasionnel mineur de penser est consirrer, du type II, qu'offre, par exemple, Alexis :

 

            Ne poet altra estra, turnent el consirrer,

Mais la dolur ne pothent oblier (156-157)

(Impossible qu’il en soit autrement, elles s’abîment dans leurs réflexions, mais elles ne peuvent oublier la douleur)

            Danz Alexis le met el consirrer (244)

                (Le seigneur Alexis médite là-dessus)

 

            Cuidier, comme verbe fondamental exprimant l'imaginaire, aurait pu occuper le premier degré de la zone modale, mais il n'a jamais été essentiellement substantivé, son emploi étant fondamentalement anaphorique, comme dans cet exemple:

 

Estes vous dont certains que vous soiiés mieudres cevaliers et plus fors que n'est li cevaliers ki le conduist ? - Certes, fait Keu, je n'en sui mie bien certains, mais je le quit. - En non Dieu, fait Kaherdins, pour tel quidier n'asauroie je pas un cevalier... (Tristan en prose, I, 126,32)

(Etes-vous donc certain d'être plus fort et meilleur chevalier que lui? - En vérité, je n'en suis pas tout à fait certain, déclare Keu, mais je le crois. - Par Dieu, répond Kahédin, cela ne me suffirait pas pour attaquer un chevalier.  (Traduction Ph. Ménard - M.-L. Chênerie,  115).

           

            On notera cependant dans l'Escoufle :

           

            Quant li quens vit avoir s'amie

                Cele aumosniere et cel tissu

                Ou li lyon sont ens tissu,

                Uns tex com ses sire le porte,

                Soupeçons et cuidiers l'enorte

                Qu'ele voist canjant cest afaire. (5834-39)

(Quand le comte voit que son amie porte l’aumonière et le tissu où sont tissés les lions semblables  à ceux que porte son seigneur, le soupçon l’envahit et il a bien dans l’idée de lui faire changer )

 

            A côté de l'expression figée au mien, tien, etc, cuidier :

 

S'or avenoit que tuit vos vosissiens laissier,

Guiteclins avroit pais a vos, au mien cuidier (Saisnes, L, 3129-3130. Traduction A. Brasseur, CFMA, 193)

(S’il advenait que tous nous voulions vous abandonner, Guiteclin vivrait en paix avec vous, à mon avis)

 

            Dans la zone modale de l'être, on trouve donc en ancien français, pour reprendre le schéma précédent :

 

 

 

 

 

ETRE

 
IMAGINER       CROIRE       SAVOIR         

(illusion)           (réflexion)                   

                       

                        penser             savoir/nonsavoir/presavoir

 (cuidier)        (consirer)

 

 

 

            Dans la zone modale du faire, la substantivation essentielle est assurée dès l'ancien français pour vouloir, pouvoir et devoir, où le pluriel peut témoigner d'une substantivation plus "avancée" qu'en français contemporain comme dans Saisnes, où alternent faire son voloir/ses voloirs :

           

           

            Plus an fet ses voloirs que vos ne ferïez  (Saisnes, L, 3875)

                (Il obtient d'elle plus facilement ce qu'il désire que vous ne le pourriez. traduction A. Brasseur, CFMA., 209)

                Signor vostre voloir ferai (Florimont, 969)

                (Seigneurs, j'agirai selon vos désirs)

 

            Là où le français contemporain a faire ses volontés.

 

            Un concurrent majeur de voloir, marquant la volonté, est plaisir, qui comporte le sème distinctif de volonté absolument libre (d'où ensuite "arbitraire", que conservera l'expression tel est mon bon plaisir). Ainsi dans ce passage de Cligés, où voloir et plaisir sont successivement employés, pour désigner le consentement de la reine promise à Alexandre, au regard de son desirrier, le passage entier méritant d'être cité, qui témoigne de la virtuosité du maître champenois dans l'exploitation des richesses de la langue médiévale :

 

            Li rois li* fet la cope randre                             *à Alexandre

                De quinze mars, qui molt fu riche,

                Et si li dit bien et afiche

                Qu'il n'a nule chose tant chiere,

                Se il fet tant qu'il la requiere,

                Fors la corone et la reïne,

                Que il ne l'an face seisine.

                Alixandres de ceste chose

                Son desirrier dire n'en ose,

                Et bien set qu'il n'i faudroit mie,

                Se il li requeroit s'amie.

                Tant crient que il ne depleüst

                Celi qui grant joie en eüst,              

                Que molt mialz se vialt il doloir

                Que il l'eüst sor son voloir.

                Por ce respit quiert et demande

                Qu'il ne vialt feire sa demande,

                Tant qu'il an sache son pleisir (Cligés, 2180-97)

(Le roi lui donne la riche coupe de quinze marcs et lui assure qu'il n'a chose si précieuse au monde (excepté la couronne et la reine), qu'il ne mette en sa possession, s'il la lui demande. Alexandre n'ose dire son désir et il sait bien cependant qu'il serait exaucé, s'il demandait au roi son amie. Mais il craint tant de déplaire à celle qui en aurait une grande joie, qu'il aime mieux souffrir que de l'obtenir contre sa volonté. aussi sollicite-t-il un délai, ne voulant pas adresser sa requête avant de savoir ce que souhaite la jeune fille)

           

            S'y adjoint le composé bienplaisir, correspondant de beneplacitum, se référant toujours à la libre décision d'une autorité, empereur, évêque, etc., (Cf. les exemples donnés par J.-F. Niermeyer, Lexicon minus, p. 96) et de l'autorité suprême, Dieu, comme dans cet exemple du Psautier d'Oxford :

 

            El tuen bien plaisir (in beneplacito) sera exalced li nostre corz (88,17)

                (Par ta faveur grandira notre force)

 

            Plaisir figure en concurrence de voloir dans le même type d'expressions:

           

- a/ton/son ... plaisir // a ton /son   al mien/tien voloir

                - faire/otroier son plaisir/voloir

 

            On remarquera que c'est cet infinitif plaisir qui s'est lexicalisé, abandonnant  la fonction verbale à plaire analogique, la langue utilisant les deux formes à des fins distinctives.

 

            A l'obligation et à la nécessité, au devoir impératif, se rattache estovoir et son antonyme leisir, mais dans des syntagmes assez limités. Estovoir est ainsi lexicalisé particulièrement dans le syntagme par estovoir, comme dans cet exemple :

 

            Tot a forces, par estovoir,

                Lor covint le chastel guerpir (Chronique des ducs de Normandie de Benoît)

                (Ils furent bien obligés, par force, d’abandonner la place-forte)

 

            Mais il peut prendre aussi, comme substantif, un sens concret : "ce dont on a besoin", c'est-à-dire, selon les contextes, "l'approvisionnement, l'équipement" :

           

            Quant li cuens ot son estouvoir

                Apareillié por son voiage (Escoufle, 142-43)

                (Quand le comte eut préparé ce qu'il lui fallait pour son voyage)

            Il ne me faut q'un tot seul heaume,

                Que j'ai trestout l'autre estovoir

                Qu'il covient chevalier avoir (Guillaume de Dole, 1650-52)

                (Je n'ai besoin que d'un heaume en tout et pour tout, car pour le reste j'ai tout ce qu'un chevalier doit avoir)

 

            A l'estovoir s'oppose le loisir, à la contrainte, la liberté, en particulier dans la locution  a leisir /a loisir.

           

            On aura donc en ancien français, pour reprendre le schéma précédent :

 

 


VOULOIR           POUVOIR      DEVOIR         

 


     devoir

                                         pooir     

           voloir/plaisir

 

           

                        A ces zones modales centrales où se sont lexicalisés des infinitifs qui ont pour la plupart perduré en français contemporain, peut s'ajouter une zone plus excentrée où se sont lexicalisés d'autres infinitifs touchant des activités de base de la vie humaine dont l'infinitif traduit le "résultatif" :

   

            - vivre, victo vel vectito : querir le vivre (Aalma, 440) et nombreux exemples dans T.-L., XI, 598-601.

 

            - souvenir, pour lequel C. Schaefer ne donne qu'un exemple tardif, emprunté à Eustache Deschamps, auquel on préférera  un exemple du XIIIe siècle attestant plus franchement de la lexicalisation, avec emploi conjugué de l'article un et de l'adjectif:

 

            J'ai un jolit souvenir

                Ki en moi maint et repaire,

                C'amors i ai fait venir

Pour moi compagnie faire (TL, IX, 1027 = LiederHandschrift, Bern, éd. Brakelmann, Herrigs Archiv, XLI-XLIII, 1867-68)

(J'ai un joyeux souvenir qui m'habite, car j'y ai fait venir Amour pour me tenir compagnie)

           

            - parler, panser

           

            - manger, boire, souper, disner

           

-         seoir, franchement lexicalisé également pour les mêmes raisons que souvenir, comme en témoigne entre autres, l'exemple de l'Escoufle :

 

            On i ot fait  .i. haut seoir

                De fuerre et d'une keute pointe ... (3010-11)

                (On y avait confectionné un siège avec de la paille et une courtepointe)

 

Mais aussi cest sedier (Brendan, 1435), un seoir (Guillaume Dole, 3308), son seoir (Humbaut, 1449), lor seoir (ibid., 3076).

           

            - manoir, qui a le sens général de "demeure" :

 

            Si louons la  .i. tel manoir

                Ki bien souffise a nostre afaire (Escoufle, 5452-53)

                (Louons là une demeure qui convienne parfaitement à nos intentions)

           

            - baisier, dont les attestations concernent surtout la poésie lyrique.

 

            La liste des infinitifs établie par C. Schaefer comprend également repentir, et rire, en concurrence avec les nombreux dérivés qu'ils présentent. Leur rattachement au type I des infinitifs substantivés ne semble cependant pas justifié :

-  repentir, dont il ne donne qu'un exemple, n'apparaît en fait que dans la locution venir au repentir ou dans des syntagmes conditionnant l'infinitif relevés postérieurement ici dans le type II (cf. T.-L., VIII, 842).

           

-  rire, dont il ne donne qu'un exemple emprunté aux Fabliaux ne semble pas plus à sa place ici. Le verbe n’apparaît qu’accidentellement substantivé, et n’atteint pas encore la lexicalisation qui fera sa fortune à partir du XVIe  siècle. C’est le substantif ris qui est le mot de base, rire substantivé apparaissant exceptionnellement, dans cet exemple de Florimont :

 

Li cuens voit le joie, le rire,

La biauté, dont li cuers est sire ;

Par totes isés choses entre

Li feus d’amors el cuer del ventre (Florimont, 2805-08)

(L’œil voit la joie, le rire, la beauté dont le cœur est maître ; et c’est par tout cela que le feu d’amour pénètre au plus profond de la poitrine)

           

            D'autres infinitifs sont manifestement dans un processus de lexicalisation, tels couchier/lever, de même que les verbes désignant les cinq sens.

            Il est manifeste en effet, si l'on se réfère à l'Encyclopédie de Brunetto Latini, que s'est amorcé un processus de lexicalisation des infinitifs se rapportant aux cinq sens. Mais d'autres exemples appuient cette tendance :

 

            Lasse! j'ai perdu le taster

                Lasse! Lasse! Lasse! mes mains

                Ay perdu... (Miracles N.-D par personnages, C. 1343, 214)

                (Malheur de moi! J'ai perdu le toucher ! Hélas! trois fois hélas ! J'ai perdu mes mains...)

 

            ...veïrs, oïrs, goustemens,

                Odouremens et toukemens (Renclus de Molliens, Miserere, 130,4)

                (La vue, l'odorat, le goût et le toucher)

 

            Por ce que li oel lor esfacent

                Si que tot perdent le veoir (Erec, 5943-44)

                (Leurs yeux se brouillent au point qu'ils ne voient plus rien. Trad. R. Louis, CFMA, 157)

 

            ou encore, dans la Bible de Macé de la Charité :

 

            C'est li voyers et li oïrs

                Et li parliers et li sentirs (éd. Smeets, 4588-4589)

                (C'est la vue et l'ouïe, la parole et l'odorat)

           

            Mais veoir peut aussi désigner la vue d'un spectacle circonstancié :

 

            Puis verra les  tors et l'essart

                Et le grant vilain qui le garde.

                Li veoirs li demore et tarde

                Del vilain qui tant par est lez

                ...

                Puis verra, s'il peut, le perron (Yvain, 708-14)

(Puis il verra les taureaux et l'essart et le monstrueux vilain qui le garde. Comme il lui tarde de voir ce vilain, si prodigieusement laid... Puis il verra, s'il le peut, le perron..." (Traduction C. Buridant – J. Trotin, CFMA, 10)

 

            Mes vers le bouton me traioit

                Li cuers, qui aillors ne beoit.

                Si le l'eüsse en ma baillie,

                Il m'eüst rendue la vie.

                Li veoirs sanz plus et l'odors

                Alijoit mout de mes doulors. (Rose, 1725-1730)

(Mais mon coeur, qui  n'aspirait à rien d'autre, m'attirait vers ce bouton. Si je l'avais eu en ma possession, il m'aurait rendu la vie. Sa vue, sans plus, et son parfum, allégeait fort mes douleurs." Trad. A. Lanly, CFMA,  69)

 

            A l'esgarder ai mis m'entente

                Et li vëoir plus m'atalente

                De lui et de son justeör (Tournoi de Chauvency, éd. Delbouille, 2126-28).

(Je me suis mis à le contempler intensément et cette vue m'enchante, comme celle de son adversaire)

           

Cf. aussi Florimont, 2824.

 

            Flairer aurait pu être candidat à l'expression de l'odorat, comme dans cet exemple du Bestiaire d'Amours de Richard de Fournival, précisant que c'est par le sens de l'odorat qu'est capturée la licorne:

           

Et par le flairier meïsmes fui je pri, ausi con li unicornes ki s'endort au douc [le] flair de la virginité a la damoiselle (Il Bestiario d'Amore, éd. C. Segre, 1957, 56, 13-14)

(Et c'est par l'odorat que je fus séduit, tout comme la licorne qui s'endort sous l'effet de la suave odeur de la virginité de la jeune fille)

 

            De même dans le Régime du corps, pour l'ouïe :

 

Or convient donques, pour l'oïr maintenir sain, c'on se gart de mangier grosses viandes et d'emplir trop l'estomac, et de dormir sus tantost c'on a mangié, et de garder de froit et de vent, et de grant caut, et de grant son oïr, car c'est .i. cose qui destruit trop l'oïr... (Régime du corps, 93, 18-21)[4]

(Il faut donc, pour maintenir l'ouïe en bon état, éviter de s'empiffrer et de se bourrer l'estomac, de dormir immédiatement après le repas, de se préserver du froid et du vent et de la canicule, de s'exposer aux bruits intenses, car c'est une chose qui provoque de graves lésions de l'ouïe...)

           

            L'ensemble des considérations précédentes peut se résumer dans le schéma suivant disposant en cercles concentriques les zones où s'est imposée la lexicalisation de l'infinitif.

 

 

 

 

 

 

Malgré les critères retenus, il n'est pas toujours aisé de définir avec sûreté l'appartenance de tel ou tel infinitif au plan nominal ou au plan verbal. Tous les infinitifs répertoriés ci-dessus n'appartiennent pas nécessairement au strict plan nominal en discours, comme le soulignait plus haut M.-L. Ollier sur la base du critère acte (verbe) / résultat (infinitif I). Dans le cas de mangier,  elle fait ainsi jouer, de plus, le critère de l'absence ou de la présence d'un déterminant, mais ce critère comporte lui-même une exception, celle d'Erec au vers 5545  (leissa le mangier et le boivre, et boivre est franchement substantivé ailleurs, dans Graal T 3331 par exemple : Après ce burent de maint boivre  Piument ou n’ot ne miel ne poivre… « Après cela, ils burent maintes boissons : vin aromatisé sans sel ni poivre…), où la nature clairement verbale de boivre éclaire celle de mangier : mangier ne renvoie donc pas ici au "repas", mais au procès "manger", rendus également par des infinitifs substantivés, non sans une pointe d'archaïsme dans la traduction de René Louis : "Erec laisse soudain le manger et le boire" (CFMA, 147). C'est dire que mangier  est ici à considérer comme accidentellement lexicalisé. Mais menger est franchement substantivé dans ung menger de lentilles (Oisevetez JA, I, XXXI, 134) pour traduire pro edulio lentis (Otia imperialis, éd. Leibniz, XX, 904).

 

            Manger est donc un infinitif-frontière, à la marche de l'infinitif substantivé I et de l'infinitif accidentellement substantivé, comme on peut l'illustrer par les exemples suivants, où l'on passe du sens de repas effectif, à la limite du plan verbal, sans déterminant, avec déterminant défini, et indéfini, à celui de nourriture, et plus concrètement encore de mets que l'on sert, en emploi comptable :                                                                      

 

            - Aprés mangier :

 

                Aprés mangier font les napes oster (Aliscans, 2928)

                (Après le repas, on enlève les nappes)

 

 

            - Al mangier :

               

                .C. damoisel furent boteillier

                Et autretant  servirent au mengier (Aliscans, 3409-10)

                (Il y avait cent jeunes gens pour servir la boisson et autant pour apporter le repas)

                Je m'en parti par so ke doi

                Al manger ui servir le roi (Folie Tristan d'Oxford, 241-42)

                (Je les ai quittés parce que je dois  me mettre au service du roi aujourd'hui pour le repas)

 

            -  Se lever del mengier  (Aliscans, 4859)

                (Quitter la table)

 

- Atornez le mangier (Aliscans, 4292); aprester le mengier, (ibid., 3824); haster le mengier (ibid., 4573, 4641)/ le mangier haster (Charrete, 2557)[5] ; apareillier le mangier (Oisivetés JA, III, XV, 34)

            (Préparer le repas… s’affairer au repas)

           

            Le grant mengier désigne ainsi le principal repas qui se prend en fin de journée, à la tombée de la nuit :

 

… puis se sont assi

A cel disner a chevalier

Por atendre le grant mengier

                Plus a aise jusqu'à la nuit (Guillaume de Dole, 1524-27)

(Ils s’asseoient ensuite à ce repas de chevalier pour attendre plus commodément le grand festin du soir) 0000

               

- Dunc ne voltrent mes travailler,

                [Si] li tolirent li manger (Marie de France, 27, 7-8)

                (Ils décidèrent alors de ne plus se donner de la peine, et ils le privèrent de sa nourriture)

 

            -  Indéfini :

               

Molt savrai bien un mengier conreer (Aliscans, 3710)

                (Je m'y entends bien à préparer un repas)

                A un menger u il esteient (Marie de France, Fables, LVII, 12)

                (Lors d’un repas qu’ils prenaient)

 

            - Indéfini + adjectif :

               

La trouvay ung viel homme qui me mist devant moy ung bien                riche mengier, car il n'y avoit aultre chose fors ung pain                d'orge et ung faiz d'erbe qui n'avoit point de nom (Oisivetés JA, III, XXX, 9. Latin  prandium, éd. Leibniz, 971)

(Je rencontrai un vieil homme qui plaça devant moi un repas vraiment plantureux, car il n'y avait rien d'autre qu'un pain d'orge et un bouquet d'une herbe dont j'ignorais le nom)

 

            - Emploi au pluriel :

           

Od li vienge, si avera

                Riches sales  li durra,

                Beles despenses, beaus celers,

                E bons  beivres e bons mangers (Marie de France, Fables, IX, 21-24)

(Qu'il l'accompagne, et il aura de somptueuses salles, il lui donnera de belles resserres, de beaux celliers, de bonnes boissons et de bons mets)

            Grant plenté voit de bons mengiers,

                Avoir les puet sans nul dangiers (Partonopeu, 913-14. Cf. aussi 995)

                (Il aperçoit d'appétissantes vituailles à profusion, et il               peut les prendre sans réserve)        

           

            - Emploi avec complément déterminatif : ung menger de lentilles, "un plat de lentilles" (Cf. supra).

 

            Cf. aussi maingier (Florimont, 2001)

 

            Panser est aussi un infinitif-frontière, allant du processus de pensée au résultat, i.e. à l'idée résultante. C'est cette palette de sens qu'il offre ainsi chez Chrétien (23 occurrences) chez qui la délibération intérieure, la "remembrance", la décision mûrie jouent un grand rôle. S. Heinz remarque ainsi : "Polyseme Lexeme, bei denen die durch Uminterpretierung entstandene nichtmassive Bedeutung bereits fort lexikalisiert ist, treten natürlich mit un auf, so z.B. penser "Gedanke"; für dieses Wort bringt Meyer-Lübke eine Reihe von Belegen mit un (Meyer-Lübke, 1895). Unser Beispiel zeichnet sich lediglich dadurch, dass hier die Bedeutung zwischen "Denken" und "Gedanke" schwankt „:

 

Androines entra en un penser, de savoir combien sa vie seroit longue (Ernoul, 23,13)" (Heinz 1982, 88).

(Andronicos s’engagea dans une méditation : quelle pourrait être la longueur de son existence ?)

 

            Autre exemple :

 

Li vint uns pensers de noblece (Partonopeu, 924)

(Une méditation de noble inspiration s’empara de lui)

 

            Il est facile de relever d'autres cas, tel celui de baisier dans cet exemple du Chevalier à la Charrete de Chrétien de Troyes :

 

            Tant li est ses jeus dols et buens

                Et del baisier et del sentir...  (4674-75)

                (De la fête d'amour il goûte un tel bonheur, né des baisers, des attouchements...)

 

            ou dans cet exemple :

           

            De l'acoler et del baisier

Ne li fait ele nul dangier (Perceval, ms. H 2358-59.  De même ms.  354 de Berne, éd. C.  Méla, 2298-99 : De l’acoler ne do baisier… )

(Elle ne se fait pas prier pour accepter baisers et embrassements, trad. Ribard / Elle ne lui oppose aucun refus s’il met les bras à son cou et lui donne des baisers, trad. C. Méla)

               

            Exemple intéressant où baisier désigne évidemment un procès, ce qui ressort pleinement de la variante correspondante dans la copie de Guiot, qui ne présente pas d'article :

 

            Et d'acoler et de baisier

                Ne li fist ele nul dongier (2356-57)

               

            Cette variante est significative du statut d'infinitif II de baisier dans cet exemple où règne le facultatif, et c'est là une des caractéristiques majeures de ce type, objet de la seconde partie de cette étude.

 

            II. INFINITIF ACCIDENTELLEMENT SUBSTANTIVE NON LEXICALISE : INFINITIF SUBSTANTIVE II.

 

            1. Remarques d'ensemble.

 

            1.1. Caractère facultatif de la substantivation

            Ainsi qu'on vient d'en faire la remarque, une des caractéristiques majeures de l'infinitif substantivé II est qu'il est le plus souvent facultatif et qu'il peut donc alterner, dans la même construction, avec des infinitifs non substantivés, comme l'a illustré l'exemple de Perceval, ou comme le fait encore celui-ci, du Couronnement de Louis :

           

            Li quens Guillelmes del referir se haste (ms. AB, 932)/ de referir (ms. C, 666)

                (Le comte Guillaume lui rend immédiatement ses coups)

 

            Mais lui sont concurrentielles aussi des variantes appartenant au plan nominal, tel que le participe passé substantivé.

           

Ainsi departir/departie :

           

            Si fist encor plus que cortoise,

                K'el lor dona de ses joiaus

                Au departir, et bons et biaus (Escoufle, 5820-21)

                (Elle fit montre de plus de courtoisie encore en leur donnant, au moment de la séparation, quelques-uns de ses bijoux, de magnifiques bijoux de prix)

 

            Ele le baise et si en fait

                Grant joie a cele departie (ibid. 3822-23)

                (Elle l'embrasse et se montre toute joyeuse lors de cette séparation)

                La departie fu tost fete (Guillaume de Dole, 4452)

            (L'on se sépara en un instant)

                       

            Escremir/escremie

           

            De l'escremir ne resembles bricon (Couronnement de Louis, mss. AB, 1033)

                De l'escremie me sembles bien Breton (ibid., ms. B1).

                (Au maniement des armes, tu as tout d'un nigaud/d'un Breton à mes yeux)

           

            La concurrence peut jouer aussi, à l'occasion, pour l'infinitif I :

 

            Dans des variantes de manuscrit :

           

Tu as mout fier penser (Cour. de Louis, ms. AB, 810)/pensé (ms. C, 554)

(Tu es bien outrecuidant)

 

            Chez un même auteur, autant que l'on puisse en juger :

           

La reïne l'a encontré,

                Qui de son pansé molt savoit (Cligés, 2221-22)

                (La reine, qui connaissait bien ses pensées, est allée à sa rencontre) /

                De ce trop folemant ovrez

                Que chascuns son panser ne dit,

                Qu'au celer li uns l'autre ocit (ibid., 2260-62)

                (Vous agissez bien sottement de ne pas dire chacun votre pensée : en la cachant, vous vous tuez l'un l'autre)

           

            On verra ci-dessous que penser substantivé peut s’inscrire dans un ensemble de variations sur la même base pensé – pensement, et devenir, chez certains auteurs, un mot-clé de leur écriture.

 

            1.2. Distinction entre l'infinitif substantivé II et l'infinitif régissant un pronom régime antéposé.

 

Comme l'a souligné C. Schaefer, à la suite de Tobler, l'infinitif régissant normalement en antéposition un pronom prédicatif sous forme tonique, dans le syntagme le/l' + infinitif, le ne peut être interprété que comme un article, au moins jusqu'au XIIIe siècle :

 

Prez sui de l’amender (Parise la duchesse, 1230) 

(Je suis prêt à faire réparation) [6]

 

            1.3. La rection de l'infinitif substantivé II.

 

            L'infinitif substantivé II peut adopter la caractérisation et la rection du substantif :

            - caractérisation par l'adjectif épithète

 

De son beau chanter par est ce

                Une tres douce melodie (Guillaume de Dole, 1407-1408)

                (La beauté de son chant est une mélodie d’une infinie douceur)

 

            - rection par le complément de nom

           

Dit qu'il iert, l'andemain, premiers

                A l'asanbler des chevaliers (Cligès, 4839-40)

                (Il dit qu'il se trouvera le lendemain, d'abord, à la réunion des chevaliers)

 

            Mais il peut également conserver les caractéristiques du procès verbal, soit :

           

- la caractérisation adverbiale:

           

Il n'i a que dou belement

                Aler ariere... (Guillaume de Dole, 2324-25)

                (Il n'y a qu'à retourner, tout simplement)

           

- la rection verbale sous forme de régime direct:

           

Si n'i ot que del avaler

                Le pont... (Yvain, 4159-60)

                (Il ne reste plus qu'à baisser le pont)

 

Soit, symétriquement:

 

 

 


   régime nominal                                             régime direct

 

          caractérisation                                caractérisation

            adjectif                                         adverbe

            épithète

           

           

           

            PLAN NOMINAL                       PLAN VERBAL           

 

 

            2. L'infinitif substantivé en dépendance d'un syntagme verbal ou autre. Constructions conditionnant ou favorisant l'infinitif substantivé.

 

            2.1. Constructions conditionnant l'infinitif substantivé.

 

            L'infinitif substantivé s'impose dans quelques cas rares:

            - derrière avoir

           

De moi il a son naistre (Brunetto Latini) 000

(C’est à moi qu’il doit son existence)

           

            - garder

           

Quant devrïum garder le sun renouveler (Philippe de Thaon Comput 2369) 000

(Quand nous devrions préserver son renouvellement)

           

            - laisser

           

Vont s'ent, si laisent l'asaillir (Renart I, 1818)

                (Ils se replient, interrompant l'assaut)

 

            Biaus niés, dist Charlemaines, laissier vostre tencier (Saisnes, A, 3071)

(Mon neveu, intervient Charlemagne, laissez-là votre différend. Traduction A. Brasseur, CFMA, p.87)

               

Ma bele fille, car laissiéz le tencier / envers Hardré ... (Ami et Amile, 423)

(Ma chère fille, assez de chercher querelle à Hardré. Traduction Blanchard et Quereuil, CFMA, p.24)

 

            2.2. Constructions favorisant l'infinitif substantivé.

 

              2.2.1. Constructions avec le de relationnel thématisant.

           

            L'infinitif substantivé est favorisé par un ensemble de constructions employant la préposition de, qui marque une thématisation mettant en relief le sujet dont il est dit quelque chose. Ainsi cet exemple, particulièrement frappant, avec la topicalisation:

           

Et de l'embler, cel qui en fu en revoiz, sachiez que il fu fait grant justice (Villehardouin, Conqueste,  255)

                (Et pour le vol, celui qui en fut convaincu, sachez qu'il en fut fait grande justice)

 

De l'escremier ne resembles bricon (Co Lo, 1033, A B) / De l'escremie me sembles bien Breton. (B1) (cf. supra)

 

Exemple auquel on peut comparer, avec le substantif :

           

Et saciésque molt en i ot a cele empointe d’ocis et de navrés. Et de cels ki chieent, c'est niens que il mais aient pooir del relever ; car tout a fait que li un les abatent, sont apareilli éli autre ki les ochient. (Henri de Valenciennes,  539)

(Sachez que dans cet engagement il y eut une multitude de blessés. Quant à ceux qui tombent,  inutile qu’ils cherchent à se relever, car pendant que les uns les font tomber, d’autres sont prêts à les tuer)

           

De même, dans cet exemple, où de est à la fois préposition du régime indirect et pivot de focalisation :

           

            Damoisele, de vostre ostel, 

                Vos merci ge, si l'ai molt chier,

                Mes si vos pleisoit, del couchier

                Me sofferoie je molt bien (Charette, 950-53)

(Demoiselle, votre invitation me comble, et je l'apprécie grandement, mais le coucher que vous m'offrez, je m'en dispenserais fort bien, s'il vous plaisait)

 

            De même :

           

Del retorner avras mout bon loier (Aliscans, 4932)

                (Pour ton retour tu seras bien récompensé)

           

         Ou encore :

           

A vos qu'en tient, vassax, de mon aler? (ibid., 3965)

                (Que vous importe, l'ami, que je m'en aille?)

 

            Ou encore, avec alternance de formes substantivées :

 

            Il me resamble de venir et d'aler,

                Dou chevauchier et des armes porter. (Ami et Amile, 110-11)

                (Il me ressemble en tout : même démarche, même façon de        monter à cheval)

               

            C'est encore le de relationnel qui est à l'oeuvre dans ces exemples des Sept Sages de Rome :

           

Li enfes avoit .iii. norrices. La premiere servoit de l'aletier, la seconde du baignier, la tierce des dras remuer et du couchier  (9, 6-7)

(L'enfant avait trois nourrices. La première s’occupait de l’allaitement, la seconde du bain, la troisième de la literie et du coucher)

 

            Ou encore dans l'alternative:

           

            Ne du doner ne du prometre

                Ne vous savoie losangier (Vair Palefroi, 272-3)

(Qu'il s'agisse de donner ou de promettre, je me refuse à vous tromper. Traduction J. Dufournet, CFMA, 7)

 

            Dou panre ou do laissier tu sez bien lo meillor (Saisnes, 7679, L)

(Toi seul peux faire un choix judicieux entre ce qu'il faut prendre et ce qu'il faut laisser. Traduction A. Brasseur, FMA, 296)

           

            Gaste paine me samble de message envoier;

                Et s'il vous plaist, roÿne, bien le vueil otriier,

                A vostre bon sera dou faire ou dou laissier (ibid, 4317-19, A)

(C'est peine perdue, me semble-t-il, d'envoyer un messager, mais si vous le souhaitez, ô reine, je le veux bien, ce sera à vous de décider si vous le renvoyez ou non. Traduction A. Brasseur, ibid., 115)

 

            Or garde qex est li plus genz,

                Ou du lessier tot ou du sivre

                Ce qui te fet a dolor vivre (Rose, 3022-24)

Considère quelle est la conduite la plus louable, ou de tout laisser ou de poursuivre ce qui t'oblige à vivre dans le tourment)

 

            Dans le cas qui suit, comme ci-dessus, c'est bien ce de relationnel qui favorise l'infinitif substantivé :

           

            Il s'antresamblent de venir et de l'aler,

                Et de la bouche et dou vis et dou nes,

                Dou chevauchier et des armes porter (Ami et Amile, 39-41)

(En ce qui concerne la bouche, le visage, le nez, l'action de chevaucher (Cf. la traduction de J. Blanchard et de M. Quereuil : Ils se ressemblaient en tout : même démarche, même bouche, même visage, même façon de monter à cheval et de porter les armes. CFMA,  17).

            / Si vos semblez d'aler et de venir

                Et de la bouche et des iex et dou vis (ibid., 1959-60)

            (Vous vous ressemblez en tout : même démarche, même bouche, mêmes yeux, même visage. Ibid., 50)

 

            De même:

           

            ... larges estïez del randre

                Plus que je n'estoie del prandre (Yvain, 6255-56)

                (Vous mettiez plus de largesse à rendre que moi je n'en mettais à prendre)

           

            2.2.1. La thématisation  en de + infinitif substantivé s'opère dans un certain nombre de constructions privilégiées.

           

            * Prédicat estre de + infinitif substantivé.

            L'infinitif substantivé est fréquent dans ce type de construction dont l'exemple canonique est Bone chose est de pez, qu'il faut traduire littéralement par: "C'est une bonne chose en ce qui concerne la paix".

           

            On trouve ainsi:

 

            Et je li dis : "Volontiers, sire",

                Honte fust de l'escondire (Yvain, 263-64)

 (Littéralement : Et je lui dis :"Volontiers, seigneur",  car c'eût été une honte en ce qui concerne le refuser = refuser eût été une honte)

 

            Dou veoir estoit grant melodie (Enfances Ogier, 146, 9)                          

(Littéralement : En ce qui concerne le voir, c'était un   grand plaisir = Sa vue était un ravissement)

 

            * Estre neant de // (il) n'i a neant / rien (plus) de :

            Sous ces deux formes, cette construction entraîne le plus fréquemment la substantivation de l'infinitif; la traduction littérale serait : "il est inutile de, il ne sert à rien, pour ce qui est du + inf.".

           

 Noiant est de l’issir (Saisnes 194/5911)

(Faire une sortie est inutile. Plutôt que : Faire une sortie est chose impossible, Traduction A. Brasseur, CFMA, 256)

 

 N'i a neant del eschaper

                  Ni del ganchir ni del desfandre (Yvain, 3280-3281)

                  (Impossible de s'échapper, de s'esquiver ou de se défendre)

             ... il voit bien

                Que del mener n'i a il rien (Escoufle 6657-8)

                (Il voit bien que l'emmener est impossible)

 

            Del relever n'i et n[i]ent (Marie de France, Fables, 14, 4)

                (Le relever est impossible)

           

            * (il) n'i a  ø/el/fors/mes que de

            Sous ces variantes, cette tournure entraîne également la substantivation de l'infinitif; la traduction littérale serait "il n'y a rien d'autre à faire du + inf". On a pu considérer cette construction comme calquée sur la construction N'i a riens (plus) del atendre, où de a son sens relationnel (explication donnée sous réserve par C. Schaefer).

           

             Il n'i a que dou belement

                 Aler ariere ... (Guillaume de Dole, 2325-26 / Et s’il les puet tenir ou prandre, Ja n'i avra mes que del pandre ou del ardoir ou del noier (Charrete, 4147-49)

                (Il n’y a qu’à retourner, tout simplement / Et s’il les tient entre ses mains, il ne restera plus qu’à  les faire périr ou par la corde ou par le feu ou par noyade)

             

N'i ot el que du geter ens (Escoufle, 6905)

(Il n’y a qu’à les jeter dedans) 000

 

            Il n'i a fors que du ferir (Tristan en Prose I, 140,22)

(Il n’y a pas d’autre ressource que les coups. Traduction M.-L. Chênerie – P. Ménard, CFMA, XLV, 127)

           

N'i a mes que del monter (Yvain, 2625)

(Il ne reste plus qu’à se mettre en selle)

           

            A côté  d'exemples sans que :

           

            Dame, se il puet estre,

                Et se vos cuidiez que vostre mestre

                Vos an doie a droit conseillier,

             N'i a fors de l'apareillier

Et del feire hastivement  (Cligés, 5307-11)

(Madame, si c’est possible, et si vous croyez que votre nourrice doive vous apporter d’utiles secours,  il ne nous reste plus qu’à nous préparer et agir sans délai)

 

             Et commande a apareillier,

                  Si qu'il n'i eit fors du mengier

                  Si tost com ele revendra (Montaiglon, Fabliaux, VI, 2)

                (Et il ordonne de faire les préparatifs pour qu’il n’y ait plus qu’à passer à table dès son retour)

 

            Or n'i a fors de l'aliance

                  Fere erroment entre vos .ii. (Guillaume de Dole, 801-802)

                (Il n’y a plus qu’à conclure rapidement l’accord entre vous deux)

 

            Mais l'infinitif substantivé n'est pas obligatoire:

           

As chevaliers dit qu'il n'i a

                Que de vestir les robes vaires… (Guillaume de Dole, 4341-2).

                (Il dit aux chevaliers qu’il ne reste plus qu’à revêtir les robes en queues d’hermine)

 

            * Or du + infinitif en fonction d'impératif, où de peut aussi avoir sa valeur thématisante, or marquant l'exhortation comme dans Or ça!

 

            Le sens serait donc, dans un exemple comme Or del faire: "Allons donc, pour ce qui est de faire"

 

            Or del bien querre et del cerchier

                Et sus et jus et prés et loing! (Cligès, 6530-6531) :                      

(Allons, cherchez, fouillez de haut en bas, près et loin! Traduction A. Micha, CFMA, 181)

 

             Or dou bien desporter (Saisnes, 1440/7277)

                (Il faut vous consoler)

 

                        2.2.2. Constructions verbales favorisant l'infinitif substantivé.

 

            La substantivation de l'infinitif est facilement entraînée par un certain nombre de verbes, de locutions verbales ou adjectivales variées marquant une activité à entreprendre, une réaction, etc. régissant la préposition de ou a.

            Malgré toute sa rigueur, sa finesse, l'étude de C. Schaefer a dispersé ces cas en distinguant d'un côté l'infinitif substantivé II comme objet indirect (prépositionnel) avec de et a, et de l'autre l'infinitif substantivé II en dépendance d'un nom et d'un adjectif. Sont ainsi disjoints :

            - doter et avoir paour de, où paour s'intègre dans une locution verbale;

            - soi aprester de et estre prest de, estre angrés de;

            - soi pener de et avoir soing de,

où les adjectifs s'intègrent dans des locutions verbales régissant la préposition de.

 

            Entraînent ainsi facilement l'infinitif substantivé :

           

affier « promettre » :

 

 del recunquerre li affie (Brut, 3441) 000

(Il lui promet la reconquête)

 

             soi apareillier « se préparer » :

 

Et por ce k’il sevent por voir que a combatre les couvient, s'apareillent du ferir, tout esranment k’il issent fors.  (Tristan en  Prose I, 60,15) Brandelis ne li respont nul mot… ains s’apareille du passer (ibidem, 6,8) / si resont tuit aparellié de monter et de chevauchier (Brut, 5131-5132)

(Comme ils savent bien qu’il leur faut combattre, à ;peine sortis ils se préparent à frapper. Brandelis ne lui répond rien… et se prépare à passer / Ils sont prêts, de leur côté, à enfourcher leur monture et à chevaucher) 000

 

(soi) aprester « se préparer » :

 

            De l'issir sont tuit apresté (Erec, 6308) /

                Et s'aprestent de bien ferir (Renart, II, 3665)

                (Ils sont prêts à sortir / Ils se préparent à frapper au mieux)

 

             (soi) atorner « se préparer » :

            Del desfandre vos atornez (Erec, 2892) /

                Si tot com Renart entre a cort,

                Il n'i a beste ne s'atort

                Ou de clamer ou de respondre (Renart,  I, 1221-23)

(Préparez-vous à la défense = préparez-vous à vous défendre / Dès que Renart pénètre dans la cour, il n’est aucune bête qui ne s’apprête à se répandre en  plaintes véhémentes = toutes les bêtes s’apprêtent à récriminer)

 

             (soi) entremetre « s’employer » :

           

La reïne s'est antremise

                De l'atorner et del couchier (Erec, 2024-25)

                (La reine s'est occupée elle-même de tout préparer pour le coucher)

               

Mes a celui n’an pesa tant

Que del sivre s'entremist (Charrete, 222-23)

(Mais cetet grande affliction n’engagea personne à se mêler de les suivre. Trad. J. Frappier, CFMA, 32)

               

Aprés mangier fist on oster 

                Napes et tables : cil qui mistrent

Molt bel de l'oster s'antremistrent (Escoufle, 726) /

La male goute li criet l’oil

 Qui s'entremet de sonmoiller

A l’eure que il doit veillier  (Renart, IIIa, 4441)

(Après le repas, on fit ôter les tables et les nappes : ceux qui les avaient mises s’employèrent fort bien à le faire / Que la cataracte noire lui emporte l’œil à celui qui passe sont temps à dormir au moment où il doit veiller !)

 

            -  entendre au sens de "s'appliquer à", dont entendre au parler :

           

Ensi entendent au parler (Cligès, 4633)

                (Ainsi ils sont absorbés dans leur conversation. Trad. A. Micha, CFMA, 131)

           

Tant entendirent li dui conte au parler

                Vespres aprochent, li solaus du cliner (Ami et Amile, 578-7     79)

(La conversation des deux contes se prolongea jusqu'au moment où, le soir venu, le soleil se coucha. Traduction J. Blanchard et M. Quereuil, CFMA, 27)

           

Tant entendirent iluecques au parler

                Que vespres fu, li solaus dut cliner (ibid., 1093-94)

                (La conversation qu'ils eurent en ces lieux se prolongea jusqu'au moment où, le soir venant, le soleil déclina .Ibid., 36)

           

... Qu'au parler entendoie au messaigier (ibid., 1102)

                (C'est que je discutais avec le messager" ibid., 36)

           

Mais si vuelt al boter entendre (Partonopeu, 7773)

                (Mais il veut s'employer à pousser)

 

            -metre s'entente a / metre sa cure a « s’employer à, employer ses soins à » :

           

Al querre a mult s'entente mise (Brut, 2025)

(Il s’est employé à la quête)

                A l'assaillir Normant entendent (Rou III)  / Normant a assaillir entendent (Rou, 8043 )

                (Les Normands s’affairent à l’assaut)

                Au regarder a mis sa cure (Partonopeu, 1596)

            (Il a concentré toute son attention à regarder)

 

-         (soi) pener / metre painne a «consacrer ses efforts à » :

 

Le cheval ansele et anfrainne,

                Del bel aparellier se painne (Erec, 1393-94 / Si se pena de molt bien faire  (Erec, 6696)

(Il met au cheval la selle et le mors, se met en devoir de le harnacher au mieux / Elle s’efforce d’accomplir au mieux sa tache)

 

Puceiles dorment tenrement,

Si s’enveillent ligierement,

Et les dames veillent tot adès ;

N’en puet om nule engignier mes

Ne al dormir ne al veillier :

                Trop se painent de l'esgaitier (Partonopeu, 6955-60)

(Les jeunes filles dorment doucement et s’éveillent facilement, alors que les dames sont en train de dormir ; impossible d’en surprendre aucune, dans leur sommeil ou dans leur veille, tant elles sont sur le qui-vive)

                       

-         penser, au sens de "se préoccuper de" :

 

            Or pansez dou deduire, et il do conquester (Saisnes, 5644 L)

                (Continuez à vous amuser, et lui à conquérir)

                Nous passerons la Rune, Diex penst dou repairier (Saisnes, 2570/2313)

                (Nous passerons la Rune, que Dieu se charge de notre retour. Traduction A. Brasseur, 75)

 / Sire, fait il, pensez d'esperonner (Huon de Bordeaux)

(Seigneur, dit-il, employez-vous à piquer des deux)

           

Li fors rois Floriens pense de l'encauchier (Aiol, 10013)

(Le puissant roi Florent se lance dans la poursuite)

De foïr pense et cil de l'enchaucier (Aliscans, 1066)

(Il ne songe qu’à la fuite et les autres à la poursuite)

 

                Aprés Guillelme pensent tost de l'errer (ibid., 3992)

(Ils  s’appliquent à progresser rapidement sur les traces de Guillaume, Ted. B. Guidot, CFMA, 115 / Ils se lancent à corps perdu sur les traces de Guillaume)

                 

                Et autres exemples, dont penser de l’esploitier :

Li olz s'aroute et pense de l'errer (ibid., 7526; 8037)

                O sa gent de Borgongne pense tost de l'esrer (Aiol, 10428)

                Icil respunt : "Menbre tei del fuir

                Turnez arere, pensez del recevoïr" (Guillaume, 413-414)

                Pensez demain del retorner (Piramus, 399)

                Quels penseront de l'esploitier (Florimont, 3000)

                Li cuens Guillelmes pensa de l'esploitier (ibid., 2688)              

                Qu'aprés disner pensent de l'esploitier (ibid., 4649)

                Li cuens Guillelmes pensa de l'esploitier (ibid., 2688)              

                Qu'aprés disner pensent de l'esploitier (ibid., 4649)

 

 (soi) metre dans les diverses expressions relevées sous entendre, pener, dans soi metre a/du, mettre (un certain temps) a  "employer son temps à, son énergie à" :

 

            Forment se painent du desfendre (Thebes, 3306) /

                Cil se tendront a escharni

                Quant se verront ainsi traï,

                Et se torneront au desfendre (ibid., 3415-17)

                (Ils emploient toute leur énergie à se défendre i. e. ils                 se défendent avec la dernière énergie... Ils s'estimeront bien bafoués quand ils se verront ainsi pris au piège, et se mettront à se défendre)

  

            S'est il mis du tout au soufrir (Tristan en prose, I, 11,39)

                (Il s'applique à résister au coup. Traduction Ménard-Chênerie, CFMA, 22)

           

            S'ont au querre tot le jor mis (Cligès, 6533)

                (Ils ont passé la journée en recherches)

 

            Son tinel prist, mist soi el retorner (Aliscans, 3767)

                (Il prit sa massue et s'en retourna)

 

            Si li conte conment Remart

                S'en va fuient par un essart

                Et conment il le prist as danz

                ...            

                Et conment le baston fors mist

                Por ce qu'i le voloit ferir,

                Mais tantost se mist au fouir,

                Si s'en torna parmi les plains (Renart, XX, 19581-19589)

(Et [le rustaud] lui raconte comment Renart, détalant par une friche, l'attrapa par les dents... et comment il sortit         son bâton pour le rosser, mais l'animal s'échappa et fila dans la campagne)[7]

 

            - (soi) travaillier an «employer tous ses efforts à «   :

           

Ne nos doit mie estre poigne ne travaus se nos nos travaillons en escriture et au traitier la vie des seins a çaus qui se travaillent et sont travaillié an acroistre et an apaisier lor regne et lor terre (Vie de Louis VII, Prologue, 5)

(Ce ne doit être pour nous une tache pénible que décrire et de traiter la vie des saints au regard de ceux qui se consacrent et qui se sont consacrés à accroître et à pacifier leur royaume et leur pays)

 

-         estre a "être occupé à" :

 

            Plevi ma fame, Guiboure o le vis cler,

                N'en gouteroie, si le voil afïer,

                Tant que seroie ariere el retorner (Aliscans, 2923-25)

(J’ai promis à ma femme, Guibourc au visage lumineux, que je ne toucherai pas à de tels mets aussi longtemps que je ne serai pas revenu)

 

                Dame, dist il, nel vos voil acointier

                Jusqu'a cele hore que j'ere el repairier

De la bataille et de l’estor plenier(ibid., 4659-61)

(Ma dame, je ne veux pas vous le révéler avant de revenir de la bataille et de la mêlée meurtrière. Trad. B. Guidot, CFMA, 130)

 

Tant cum il furent sains et salfs et vifs,

                Ensemble od nus furent al champ tenir (Guillaume, 593-94)

                (Tant qu’ils furent en parfaite santé, ils furent à nos côtés pour combattre l’ennemi)

           

Adont soient al defubler

                Et a lor seignor delivrer (Partonopeu, 3219-20 et aussi 2833, 4233)

                (Alors, qu’ils enlèvent leur déguisement et qu’ils délivrent leur seigneur)

 

            Au même champ lexical de l'activité appartient:

           

- (soi) haster « se presser » :

           

Li cuens Guillelmes se hasta de l'antrer (Aliscans, 2039)

(Le comte Guillaume se pressa pour entrer)

 

Li quens Guillelmes del referir se haste (CourLo, 932 (AB) / de referir (C) / si se hastoit molt del retor (Erec, 4551)

(Le comte Guillaume s’empresse de répondre à ces coups / il se hâtait de retourner)

 

                auquel peut s'adjoindre delaier :

               

                Del querre plus ne se delaie  (Charrete, 1056)

                (Il s’empresse de se mettre en quête)

 

                Et cil del dire se delaie (Erec, 3832)

            (Le chevalier hésite à répondre)

 

            - esploitier "s'employer à" :

           

Son eirre fist apareillier,

Puis esploita del chevauchier (Troie, 4329-30)

(Après avoir préparé son voyage, il se mit en selle)

 

                Or  nous esploitons de l’aler (Watriquet de Couvin, 258, 848)

                (Dépéchons-nous de partir )

 

Et cele de l'errer esploite

                Vers le chastel la voie droite (Yvain, 4931-32)

                (Elle se dirige en toute hâte vers le château, sans faire aucun détour)

                       

-         (soi) tarder « tarder,  :

 

            La reïne au dire se tarde (Cligès, 1557)

            (La reine tarde à parler)

           

-         finer « cesser » :

 

                … au querre

 Ne fine, si l’aies trové (Guillaume de Dole, 892-93)

                (N’aie de cesse que tu ne l’aies trouvé)

 

            - "se soucier de" :

            . avoir cure:

           

Cil del retorner n'a cure (Erec, 2895)

                (Mais l’autre n’a cure de se retourner)

 

            . avoir soing:

           

Qui dou garder ara soing (Miracles N.D., II, 896)

(Celui qui prendra soin de le préserver)

 

Veit s’en Guillelmes, le marchis au vis cler,

                A esperons n'a soing de l'atargier (Aliscans, 1930-31)

                (Guillaume, le marquis au visage farouche, s’éloigne, à bride abattue, sans perdre un instant)

 

Fiert l’animal, n’ot soing de l’espargner (Jourdain de Blaye, 2005)

(Il frappe la bête, il n’a cure de l’épargner = peu lui importe sa vie)

 

                  . avoir talant:

                       

Cil n'ont nul talant del randre

Qui l’ont pris et seisi an sont  (Charrete, 5084)

(Ils ne sont nullement disposés à lui rendre sa liberté, ceux qui l’on surpris et le gardent captif)

 

                . estre en grant de:

           

            ... estre moult plus en grant

                De l'aler que du remanoir (Escoufle, 4606-07)

                (Etre bien plus empressé de partir que de rester) 000

 

            D'autres cas plus dispersés se présentent :

           

- "avoir peur de" :

            . doter:

               

                Mes il n’a soing d’argent ne d’or,

                Quant son panser descouvrir n’ose

                A celi por cui ne repose,

                Et boene eise a li del dire,

 S'il ne dotast de l'escondire (Cligès, 5088-92)

(Mais peu lui importe l’argent ou l’or, quand il n’ose dire sa pensée à celle pour qui il a perdu le repos, et il aurait de bonnes occasions de la lui dire, s’il ne craignait d’essuyer un refus. Trad. A. Micha, CFMA, 143)

              

                Or le secorons tost, je dot do meschever (Saisnes L, 7721)

                (Secourons-le donc vite, je crains que les choses ne tournent mal)

               

                Et por ce ne l’osa nomer

Por doutance de l'aperçoivre (Guillaume de Dole, 3003)

                (Et il n’osa pas donner son nom, par crainte d’être découvert) 000

 

                . avoir paour et équivalents :

               

            Il a paour dou reçoivre et de entremettre soi de si haute chose (Brunetto Latini) 000

                (Il a peur de le recevoir et d’entreprendre une tâche aussi extraordinaire)

           

 Tant est de l'otroier coarde,

                Si vialt que a force li face... (Graal, 3856-57)

                (Elle hésite tant à accorder ses faveurs qu'elle veut qu'on lui fasse violence...)

 

             - soi garder « se garder » :

           

Mes Reisons, qui d'Amors se part,

                Li dit que del monter se gart  (Charrete, 365-66)

(Mais Raison, en désaccord avec Amour, l'exhorte à se garder de faire un pareil saut. Traduction J. Frappier, CFMA, 365-366)

 

Qu'il se gart del rencheoir (Graal, 3689)

                (Il se gardera bien d'y retomber. Traduction J. Ribard, CFMA, 12)

               

Gardent s'en mes li autre del gaber (Aliscans, 4810)

                (Que les autres se gardent désormais de se moquer de lui)

             

            - avoir mestier  « avoir besoin » :

           

Li miens cors ait male avanture

                Quant mangerai n'i n'avrei joie

                Devant qu'autres noveles oie

                Don ge me puisse resjoïr,

                Que grant mestier ai de l'oïr (Graal, 7804-08)

(Que le malheur soit sur moi si je me mets à table ou si  je me livre à la joie avant d'apprendre autre chose qui me réjouisse le coeur, car j'ai grand besoin d'entendre ce récit)

 

            - soi tenir de « se retenir » :

           

Del plorer tenir ne se poet

                Li rois (Erec, 2738)            

                (Le roi ne peut se retenir de pleurer)

 

                Douce mere, mout m'en pesa,          

                Ne me poi tenir du maldire (Evangile de l'Enfance, 610-11)

(Ma chère mère, quel crève-coeur pour moi, je ne pus me retenir de proférer des imprécations)

           

            - estre pres de « être sur le point de, être prêt à» :

           

Pres fu del enfanter (QLR) 000

(Elle était sur le point d’accoucher)

 

                Je sui pres du morir (Huon) 000

                (Je suis sur le point de mourir)

 

                Pres sui de l'esmender (Parise, 1230)

                (Je suis prêt à faire réparation)

           

aussi impersonnel :

           

Quant ont soupé, pres fu de l'anuitier (Aliscans, 4963)

                (Quant les troupes eurent soupé, la nuit était proche)

           

-         estre prest « être prêt à » :

 

            Toz estoit prez de l'acourer (Renart,II, 3687)

            (Il était tout prêt à le mettre à mal)

 

            - estre tens impersonnel « être temps de » :

           

Quant del couchier fu tans et leus (Charrete, 467)

(Au moment du coucher)

               

            - estre tart impersonnel / estre (a) tart / venir a tart vs. estre tost « être tard/ (trop) tarder vs. « être rapide à » :

           

En Rencesvals est tart del repairer (Roland, 2483)

(Il est trop tard pour revenir à Roncavaux)

 

Quant fous ne veut le sage creire,

Ki bon cunseil li seit duner

Et de sun mal li volt oster,

Si damage l’en deit venir,

                Dunc est trop tart del repentir (Marie de France, Fables, 17, 30-34)

                (Quand un fou ne veut pas croire le sage qui veut lui donner des co

                (Il est trop tard pour se repentir)

 

                Quant il se font soudainement

                Trop chaut avoir, trop froit sentir,

                Dont a tart sont au repantir (Rose, 16986-88)

 (Quand il s'exposent soudainement à avoir trop chaud et trop froid, ce dont ils se repentent trop tard. Trad. Lanly, CFMA, Ii, 4, p.12)

               

Mes tart vendroiz au repantir

Se voir ne me reconnuissiez  (Erec, 2534-35)

(Mais vous vous repentirez trop tard si vous ne reconnaissez pas que je dis vrai)

 

                S'a tant ne vos retornez,

                Au repantir vanroiz a tart (Charrete, 3047-48)

                (Si vous ne retournez pas maintenant sur vos pas, vous vous repentirez trop tard)

 

Vous me desistes grant outrage orendroit quant vous me desistes que je seroie tost au repentir des paroles que je avoie dites (Tristan en prose, I, 103, 10)

(Vous venez maintenant de m'offenser gravement en me disant que j'aurai vite à me repentir des propos que j'ai tenus. Trad. Ménard-Chênerie, CFMA, p.94)

 

            - prendre terme / venir terme impersonnel «prendre rendez-vous / arriver au terme fixé » :

           

Del rasanbler n'est pas pris termes (Charrete, 4704)

                (Nul autre rendez-vous n'est pris. Trad. Frappier, CFMA, 132)

           

La vint terme de l'avoir rendre,

                Cil qui l'out ne volt terme prendre (Wace, Vie de saint Nicolas, 740-41)

            (Arriva le moment de rendre ce bien ; celui qui le possédait ne voulut fixer un délai) 000

 

            - prier  « prier ; demander » :

           

« Mes priez Guivret tot ausi

                Del remenoir, et gel li pri. »

                Li rois del remenoir le prie

                Et cil la remenance otrie  (Erec, 6445-6448)

(« Mais priez Guivret de demeurer lui aussi, comme je l'ai prié moi-même. » Le roi invite Guivret à demeurer et celui-ci accepte l'invitation. Trad. R. Louis, CFMA, 171)

           

Del remenoir prier vos vuel (Charrete, 140)

(Je veux vous prier de rester. Trad. Frappier, CFMA,  30.  Avec variatio sur remenoir. Cf. infra sur cette technique rhétorique)

 

            - estre tenu a « être tenu de » :

           

Nous serions tenu au rendre et au poursoudre (Chartes, Carolus Barré, 103, 14)

(Nous serions tenus à la restitution et aux dépens)

 

-         venir a  personnel « arriver au moment d’accomplir quelque chose »:

 

             De chascone des niefz qu'avez

                Sul cent mesures nus donez;

                Par tel covent le recevrai

                Que ja meins  n'en i troverez

                Quant vus al mesurer vendrez (Wace, VieS Nicolas, 312)000

(Sur chacun des navires que vous avez, donnez-nous cent mesures ; je m’engage, en les recevant, à ce que vous n’en trouviez pas moins quand vous viendrez les mesurer)

           

            E meint est si suppris ne pot la buche ovrir

                N'a pruveire parler, quant il vient al morir (Becket, 104-05)

(Et beaucoup sont si surpris qu'ils ne peuvent ouvrir la bouche ni se confesser au prêtre quand arrive l'instant de la mort)

           

Mes ne li plest qu'encor doie fenir

                Tant que Guillelmes vendra au sevelir (Aliscans, 111-12)

                (Mais Dieu ne veut pas encore qu'il trépasse, pas avant que ne vienne, pour l'ensevelir, Guillaume)

 

- venir impersonnel, "venir au moment de" :

 

            Quant (il)/ (ce) vint au departir  / partir/ congié prandre / faire/ demorer, etc. « Quand arriva le moment de partir/ de prendre congé/ de faire / de rester, etc. » :

           

Quant vint al fare, dunc le font gentement (Alexis, 47)

                (Quand arrive le moment de la cérémonie, ils se marient selon toutes les règles)

           

Je cuit quant venra al ferir

                C'aucune rien voront offrir (Partonopeu, 2513-14)

                (Je crois que quand viendra le moment de combattre, ils voudront proposer quelque chose)

 

                Et quant il vint al devestir (ChroniqueDN, 14652)

                (Et quand vint le moment de se dévêtir)

 

                Ainz que venist au departir (ChroniqueDN, 18173)

                (Avant qu’arrive le moment du départ)

           

            En particulier avec le ce auto-référentiel[8]. On trouve ainsi :

 

Quant vint au departir, Sebile le roi prie (Saisnes, LT, 5816 / Quant ce vint au partir... Saisnes, R, 100) 

(Quand arrive le moment de la séparation, Sébile adresse cette prière au roi)     

Le main, quant vint au dessevrer (Charrete, 2497) / Quant ce vint au dessevrer (Cligés, 4340)

(Le matin, quand arrive le moment de partir / Au moment du départ)

 Quant ce vint au departir (TristanPr, I, 151, 48)       

Quant ce vint au congié prandre (Fabliaux, IV, 000) / Quant vint a prendre le congié (Floire et Blancheflor, 961-963)

(Quand arrive le moment de prendre congé)

Quant ce vient en estor au chapler (Aliscans, 4719)

                (Dès qu’un en vient au corps à corps dans le combat)

 

                Quant ce vint au regarder les ranges de l'espee (Queste, 205,14)

                (Quand on en vint à examiner le baudrier)

 

                Et quant ce vint a l'ajorner (Partonopeu, 1581)

                (Quand on arriva au point du jour)

 

Dont quant ce vient au translater en Ysaïe ...  (Oisevetés JA, III, CVI, 9)

                (Ainsi, quand on arrive à la traduction d’Isaïe…)

           

            Plus généralement peut-être, en incluant certains des cas précédents, tout un ensemble de constructions impersonnelles introduisant un argument prépositionnel, où l'infinitif substantivé apparaît comme le support d'une prédication :

 

            Tuit dïent que traïz les a

                Li nains, et si lor an pesa,

                Folie seroit de l'anquerre (Charrete, 5089-91)

                (Et tous de dire que le nain les a trahis : ils en ont du dépit, il serait stupide d'en douter)

           

            En autres, celles qui marquent l'obligation, la nécessité :

 

            Il n'i a mes que de l'errer

                Tot soavet tant que l'an truisse

                Fevre qui ferrer le puisse (Graal, 5634-36)

(Il n'i a plus qu'à continuer à vive allure jusqu'à ce que nous trouvions un forgeron qui puisse lui remettre un fer)

               

Il n'i a que dou belement

                Aler ariere... (Guillaume de Dole, 2324-25)000

                (Il n'y a qu'à retourner, tout simplement)


                                   2.2.3. Sanz point de

           

            Point ayant encore en ancien français un sens concret pour marquer une infime partie prise sur un tout déterminé circonscrit par l'article (del vin n'i a point: "il n'y a pas une goutte du/de vin"), il n'est pas rare que soit substantivé l'infinitif II derrière sans point de, en concurrence de sans plus dans les expressions équivalentes :

           

            Deffendons nos sanz point de l'atargier (CourLo, 372, AB) : 

(Défendons-nous sans la moindre parcelle en fait d'atermoiement = sans perdre un seul instant) /

                Sans point de delaier (ibid., 1489, AB; Saisnes, R, 806 / LT, 6565)

D'ici ce jour en un mois, sans plus de delaiier (L, 160)

(Dans un mois à compter d’aujourd’hui, sans plus de délai)

L'avangarde ont porprise sanz plus de delaier (L, 7606)

(Ils ont occupé sans tarder l’avant-garde)

Sanz point de demorer (Saisnes, R, 189 / LT, 5905)

(Sans le moindre retard)

            Sanz plus de demorer (Saisnes, LT, 5944). Li cuens monta sanz plus de demorier  (Aliscans, 1032)               Ja li tranchast la teste sans plus de l'atargier (Aiol, 7712. Cf. aussi 8523, 8667)

               

            Sans point de mençoingnier (RaoulC, éd. S. Kay, 943)/sans menço(i)gnier, volontiers employé comme cheville formulaire, à en juger par les exemples enregistrés par T.-L., V, 1396, où le verbe est toujours substantivé, avec aussi sans mençognié, Rigomer, 3720).

 

            3. L'infinitif substantivé non dépendant d'un syntagme antécédent.

 

            Dans cette catégorie, l'emploi de l'infinitif substantivé n'est ni conditionné ni favorisé par un verbe ou une construction  régissante.

 

            3.1. L'infinitif substantivé sujet.

            L'infinitif substantivé sujet est pourvu de l'article quand il y a anaphore référentielle:

              

            Si s'an est el palés venue,

                Et l'autre reïne avoec li,

                Cui li alers moult abeli (Graal, 7842-44)

                (Elle s'est rendue à la grande salle en compagnie de l'autre reine, toute heureuse d'y aller" (trad. J. Ribard, CFMA, 147)

 

            Li aporters enuier pot

                Ces sergenz qui des mes servirent (Yvain, 5434-35)

                (Apporter les plats pouvait lasser les serviteurs qui les servirent)

 

             Li chevauchiers me porroit moult nuire (MortArtu, 21,16)     

(Chevaucher pourrait être fort dangereux pour moi)

 

             Ne tarda gueres ci aprés

                Que li terme vint, qui fu pres,

                Que ses noces feire devoit.

                Li atendres molt li grevoit (Erec, 1865-68)

(Peu de temps après, le terme approchait qui avait été fixé pour les noces : l’attente coûtait beaucoup à Erec)

 

                Quant cil le vit vers lui venir,

                Si s’an comança a foïr…

             Mes li foïrs rien ne li vaut (Erec, 2885-89)

(Quand ce dernier le voit venir vers lui, il se met à fuir…Mais la fuite ne lui sert à rien  = rien ne lui sert de fuir. Trad. R. Louis, CFMA, 76)

 

             N'i puet estre li respitiers (Lancelot, 3506)

                (Comment retarder la rencontre? Trad. Frappier, CFMA, 104)

 

             Le demorer seroit enfance (Jeu d'Adam)

                (Rester serait une sottise)

 

             Li reconters me seroit griés (Erec, 6425)

                (Le conter à nouveau me seroit fastidieux. Trad. R. Louis, CFMA, 170)

 

            Li parlers de li molt m'ocit  (Partonopeu, 1880)

                (Parler d'elle m'est un crève-coeur)

 

            Adonques commença li cris

                Et li plorers et  li estris (Mouskés, Chronique, 8364-65)

                (Alors commencèrent les cris, les pleurs et le vacarme)

 

            En particulier dans les descriptions : une palette commode d'infinitifs substantivés peuvent évoquer de façon synthétique une série de procès :

           

            Li dui amant dont je parol

                Ne voustrent pas estre si fol

                Que bien souffrir ne s'en vausissent

                Pour doute que plus n'i perdissent.

                Çou qu'il en font prendent en gré,

                Tant leur vient le baisiers en gré,

                Li acolers et li sentirs,

                Li parlers, li biaus maintenirs,

                Li compaigniers et li soulas

                Qu'il ont ensemble bras a bras

                Que des seurplus bel se confortent. (Jehan et Blonde , 1533-1543)

(Les deux amants dont je parle ne voulurent pas commettre la folie de ne pas supporter l'attente, de peur de perdre davantage. Ils profitent de ce qu'ils ont et prennent tant de plaisir à leurs baisers, leurs étreintes et leurs caresses, leurs propos, leurs doux entretiens, leur mutuelle compagnie et leurs embrassements qu'ils se consolent de ne pas avoir autre chose)

           

            A plus forte raison, l'article possessif ou démonstratif:

           

            E tis alers et tis venirs devant mei mult m'est acceptables. (Et bonus in conspectu meo et exitus tuus et     introitus tuus mecum est in castris) (QLR 000)

 

            Icest corner fud signe de victorie (QLR 000)

                (Cette sonnerie de trompe annonça la victoire)

 

        L'absence d'article correspond à un énoncé non anaphorique, énoncé général de type gnomique, comme dans cet exemple  cité supra (sur l’exploitation de l’infinitif substantivé dans les énoncés gnomiques, cf. infra) :

           

Ainz boens teisirs home ne nut (Erec, 4592)

                (Jamais un bon silence n'a fait de tort à personne. Trad. R. Louis, CFMA, p. 121)

 

            Vivres est vivre ou ciel amont,

                Mais langirs est vivre en cest mont (Vie Ste Paule, 45)

                (Vivre, c'est vivre là-haut dans le ciel, mais languir, c'est vivre dans ce monde-ci)

            Mort est assez k'en dolur vit;

                Penser cunfunt l'ome e ocist.

                Peine, dolor, penser, ahan

                Tout ensement cunfunt Tristan (Folie Tristan d'Oxford, 11-14)

            (Il est bien mort celui qui vit dans la douleur. Les sombres pensées minent l'être humain et l'anéantissent. La       peine, la souffrance, les sombres pensées et l'abattement s'associent pour miner Tristan)

           

            Sous l'influence du latin :

 

Et le monde si est aussi apelé honme, quar honme represente en soi tout l'ymage du monde, quar honme si  a estre avecques les pierres, il a vivre avecques les arbres, il a sentir avecques les bestes, et plaine congnoissance avecques les angres (Oisevetés JV, I, I,39) (calques de              habens esse... vivere... sentire... discernere, infinitifs substantivés, éd. Leibniz)

(Et le monde est aussi appelé homme, car l’homme représente en lui-même toute l’image du monde : il partage l’existence avec les pierres, le vivre avec les arbres, le sentir avec les bêtes, et la parfaite connaissance avec les anges)

           

            De même chez Jean d'Antioche :

 

L'homme est aussy appellé monde pour ce qu'il represente en               soy l'imaige de tout le monde, car il a estre avec les                pierres et y demourer, vivre avec les arbres, sentir avec les bestes et regarder de rayson avec les angels (Oisevetés JA, I, I,51).

 

            Mais l'article à valeur générique peut aussi se présenter:

 

Car flairier sormonte au gouster... autresi l'oïr sormonte au flairier... et li veoirs les sormonte trestouz (BrunettoLatini, 000)

                (C'est que l'odorat est supérieur au goût... de même que l'ouïe est supérieure à l'odorat... et la vue leur est                   supérieure à tous deux)

 

           

        3.2. Infinitif objet.

 

            La substantivation de l'infinitif le détache de l'expansion du verbe régisseur; il peut adopter les différentes déterminations et caractérisations du substantif.

           

            Qu'ele ne set lequel seisir

                Ou le parler ou le teisir (Erec, 3713-14)

(Qu'elle parle ou qu'elle se taise, l'un et l'autre la fait souffrir, et elle ne sait quel parti prendre. Trad. R. Louis, CFMA, 98)

 

            Si ai perdu un bon teisir (Yvain, 1728)

                (J'ai perdu une bonne occasion de me taire)

 

            Ci avez perdu un bon tere (Fabliaux, V,44,90)

                (Vous avez perdu une bonne occasion de vous taire)

 

            Dist en avez vostre plaisir,

                S'avez perdu un bon taisir (Renart, 8831-32) 000

                (Vous avez dit ce que bon vous chantait et vous avez perdu une bonne occasion de vous taire)

 

            A un danzel fort et juenne et legier

                Vos convendroit la cité a baillier,

                Qui bien poïst sofrir le guerroier

                Et les paiens confondre et essillier (Aymeri de Narbonne 572-75 000)

                (Il vous faudrait confier la cité à un jeune homme vigoureux, jeune et plein d'allant, qui puisse supporter     les travaux guerriers et anéantir les païens)

           

            Et le plovoir et le vanter

                Avoec les autres sofferé... (Yvain, 6573-74)

                (Et j'endurerai la pluie et le vent comme les autres)

 

            Iluec pot l'en esmirer

                Apertement et esgarder

                Le guerrer de checun païs

                Ke ferront nos enemis  (Lettre du Prêtre Jean, 839-842 000)

                (Et là on peut admirer à loisir la façon de combattre     propre à chaque pays chez nos ennemis)

           

            Ki aiment... le grant reposer (Garin le Lorrain 000)

           

            3.3. L'infinitif substantivé en fonction circonstancielle

 

            En fonction circonstancielle, l'infinitif substantivé peut traduire une large palette de circonstants précisés par des prépositions régissantes. Cette palette est d'autant plus large  que l'infinitif peut concurrencer, dans ce domaine, le participe présent, comme en témoigne l'exemple suivant:

 

            (Il) quide la bataille vaintre par soufrir et par endurer et par soi couvrir (Tristan en prose, I, 12,11)

((Il) s'imagine l'emporter à force d'encaisser les coups, d'y résister et de se couvrir de l'écu. Traduction Ménard-Chênerie, CFMA, p. 23, une autre traduction possible étant en encaissant les coups, en résistant et en se couvrant de l'écu)

 

            Peuvent être ainsi exprimés par l'infinitif substantivé :

            * le temps

            - A

 

            Il li a dit que al vesprer

L'en estuverat od li aler (Marie de France,  Eliduc, 88 / a l'avesprer, éd. Rychner; Partonopeu, 3225)

                (Il lui apprend qu'à la tombée de la nuit elle devra le suivre)

                       

Si quatre dru bien feseient,

                Si ke de tuz le pris aveient,

                Tant ke ceo vint a l'avesprer

Qu'il deveient desevrer (Marie de France, Chaitivel, 115-18. Dans la séquence Quant ce vint a... étudiée infra)

            (Les quatre amants l'emportèrent à tel point qu'on les     reconnut pour les meilleurs de tous, jusqu'au soir où on   dut les séparer)

           

            A côté d'avesprir, avespré/avespree, vespree,  avesprant :

           

            Sous le bruellet qui siet desos Paris

                La en alames juer et moi et li,

                Et si jetames nos ostoirs el laris;

Un en perdimes ersoir a l'avesprir (Huon de Bordeaux, éd. Ruelle, 1383-85 / avespree, v. 4660  / avesprer, vv. 7325, 9883, 10147 dans des laisses en -é, en particulier dans la formule ainz l'avesprer, cf. infra)

(C'est près du bosquet aux abords de Paris que nous allâmes nous divertir, tous deux, pour y voler nos autours sur la colline; nous en avons perdu un hier soir, au crépuscule)

           

            Tant vont li prince, qui Jhesus soit edant,

                Que l'avespree les ala enchauçant (HuonB, éd. Ruelle, 4659-60)

            (Les princes chevauchent tant, que Jésus les protège, que la tombée de la nuit les surprit)

           

Si gardés le castel desi a l'avespré (Renaut de Montaubant, 150, 8, éd. Michelant, dans une laisse en -é 000)

                (Défendez donc le château jusqu'à la tombée de la nuit)

           

            Ja estoit bien nonne passee,

                Li jors torna a la vespree (Guingamor, éd. Tobin, mais T.-L. I, s. v. avespree : l'avespree)

                (Il était déjà plus de trois heures, le jour vira au crépuscule)

           

A l'avesprant desparti sunt (Roman du Mont-Saint-Michel, 2763)

                (A la tombée de la nuit, ils se quittent)

           

            On voit, encore une fois, à l'exemple de Huon de Bordeaux entre autres, la palette dont pouvaient disposer les médiévaux, au gré des nécessités de mètre et de la rime.

 

Et pour ce faisait dire au rendre graces au lever de table :  "Laudate Dominum omnes gentes"... (Oisivetés JA, I, XX, 31) (latin post prandium, gratias acturus psalmum, Leibniz, 900)

(Et il faisait donc dire comme action de grâce, au moment de quitter la table : "Laudate Dominum omnes gentes")

               

Lors si mande .ii. messaiges sor les meillors chevaus qu'il ot, si lor commande qu'il ne finent de corre a l'aler ne au venir tant que il saiche se les nouveles sont voires que Engis soit morz (Robert de Boron, Merlin, 33, 60-64)

                (Il envoie alors deux messagers sur les meilleurs chevaux qu'il possédait et leur ordonne de faire diligence à               l'aller et au retour pour découvrir si Engis est vraiment mort)

           

            - Ains  « avant » :

           

            Se ne les puez ambdui conquester

                Et ne lor fais gehir ains l'avesprer,

                S'otroie que soie pandus et encroés

                (HuonB, éd. Ruelle, 9882-84, en particulier dans le syntagme formulaire ains l'avesprer, Cf. supra. Cf. aussi 7325 - ains demain l'avesprer -, 9882, 10148)

(Si je n'arrive pas à les réduire à merci tous les deux et ne puis les faire avouer avant la tombée du jour, je veux bien être pendu et mis en croix)

           

            - Aprés  « après » :

           

            Aprés le laver s'est assis (GuillaumeD, 2909. Cf. aussi infra, pour la reprise thématique)

                (Après les ablutions, il s'est assis)

           

            - Desci qu'a et jusqu'a « d’ici à .. »

           

            La nuit i jut desci qu'a l'ajorner (Ami et Amile, 320)

                (Il y passa la nuit jusqu'au lever du jour)

                Tot vos trespas jusqu'au monter

                L'andemain, que il s'an partirent (Yvain, 5834-35)

(Je vous fais grâce du récit jusqu'au moment où ils se mirent en selle, le lendemain, pour quitter les lieux)

 

     - En « dans » :

           

            S'il le puet an son oïr

                Prendre et anclorre, et retenir (Yvain, 163-164)

                (S'il peut, en les entendant, les saisir, les enfermer et les retenir)

           

            Lors s'afiche Lancelos sur les estriers et se mit enmi les rens et fier un chevalier que il encontra premier en son venir (Mort Artu, 18, 7. En particulier dans les scènes de          joute, cf. aussi infra)

(Aussitôt Lancelot s'assure sur ses étriers, se porte au milieu des rangs et frappe le premier chevalier qu'il rencontre sur sa route)

 

            Ou someillier que il faisoit

                Et el dormir qui li plaisoit

                Conmença li cos a songier (Renart, IIIa. 4175-77)

            (Plongé dans le sommeil, et dormant à loisir, le coq  se se mit à rêver)

 

            * la cause

           

            - Par

           

Et bien li porterent tesmoing cil qui la furent, qui per son bien faire furent rescous (ConquesteV, 332 / ms. E pour son bien faire)

                (Et ceux-là lui rendirent témoignage qui étaient présents et qui furent sauvés par sa belle conduite)

           

            Cunquise vous ont par harper

                Et je vous cunquis par roter (Folie Tristan d'Oxford, 775-76)

                (Il vous avait conquise en jouant de la harpe; moi, je vous conquis en jouant de la rote) /

            Ke par duner e (par) enveer (Lettre Prêtre Jean, 103) 000

                (Aussi bien à cause du don que de l'envoi)

 

De quoi le dit Robert Reboule li conseilla que il se feist couper le pié et fere une eschace de fust... Et donques ledit Guillot ala au charpentier et li raconta que il entendoit a fere. Et quant cel charpentier l'oï, il li desloa et Guillot crut son conseil, meesmement pour la doute du couper le pié (Saint-Pathus, Miracles de saint Louis, VIII, 73)

(A la suite de quoi ledit Robert Reboul lui préconisa de se faire couper le pied et de faire faire une béquille en  bois... Guillot se rendit donc chez le charpentier et lui fit part de son intention. Mais à ces mots, ce dernier le lui déconseilla et Guillot suivit son conseil, surtout par crainte de se voir couper le pied)    

           

            Car l'en dit que les hommes qui chieent en telle mescheance                 et en telle maleurté par le trenchier de leurs membres sont guerys (Oisivetés JA, III, CXX, 10. L'infinitif substantivé en reprise anaphorique (cf. infra) est ici un équivalent         commode pour truncatio, éd. Leibniz, 1003)

(Car l'on dit que les hommes qui tombent dans un si grand  malheur et par l'amputation de leurs membres sont guéris)

           

            - Por

           

            Por le plurer Brandans ne pout avant parler (Brendan 000)

                (Sous l'effet des larmes, Brendan fut incapable de continuer à parler)

 

            * la conséquence

           

            Se vos m'amiez jusques au cuer crever... (Mort Artu, 26, 31)

                (M'aimeriez-vous jusqu'à en mourir...)

                                  

            * le but

           

            - Por

           

            Co est por le conter et por tost remembrer (Ph. Thaon, Comput XXX)

                (C'est pour en faire le récit et pour s'en souvenir rapidement)

 

            * la manière

            - Sans

           

            Qui sans nul autre demourer 000

                Passerent mer (ChroniqueDN)

                (Qui passèrent  la mer sans autre tergiversation)

 

            Ici encore, l'infinitif substantivé alterne avec des concurrents synonymiques en fonction de la rime, soit demore /demoree/demorance  :

 

            Alez vos en tost sanz demore (ChroniqueDN, 5529)

                (Partez vite, sans délai)

                Vunt s'en, n'i funt plus demorance (ibid., 4787)

                (Ils s’en vont, ils ne s’attardent pas davantage) [9]

           

            Mais c'est la préposition a, exigeant l'infinitif substantivé, qui est la préposition privilégiée dans ce domaine pour exprimer le temps et, par dérivation, l'instrumental, ou le conditionnel, le passage de la notion de temps à l'un ou l'autre étant des plus logiques, comme dans l'exemple suivant:

 

            Mult s'i firent le jor haïr

                As cos receivre et al ferir (Rou III, 8583-84)

                (Quelle haine ils déclenchèrent ce jour-là en recevant et distribuant des coups)

 

            Le relevé des infinitifs substantivés avec a permet de noter une fréquence particulière de cette catégorie d'infinitifs dans :

            - les scènes de départ et d'arrivée :

 

            Au departir / au partir pour lequel joue aussi, en concurrence Quant (ce) vint au departir, examiné ci-dessus :

           

            Mes jovenetez et anfance

                Li firent Cligés anhatir

De behorder au departir (Cligés, 2838-40.  Cf. aussi ChroniqueDN, 4988,, 12093, 18173, 19091, 21153, 21662, 28368, 29650, 31075, 42031)

                (Mais sa jeunesse l'amène, à son départ, à défier Cligés à  la joute)

               

                Ne deigna or pas ça venir

                Ne sol garder au departir

                ................

                Por ce di ge, se il m'amast

                Al departir l'oil me tornast (Eneas, 9883-84, 9889-90)

(Il n'osa venir ici ni jetter un seul regard en me quittant... je dis donc que, s'il m'avait aimé, il m'aurait jetté un regard en me quittant : Non si è degnato di venire qui, né di gettare une sguardo nell'andar via... Per questo dico, se m'amasse, nell'andar via avrebbe gettato uno sguardo. Trad.A.-M. Babbi, éd. Memini, Rome, 1999, 498)

 

            Ne li tendra au partir de chanter (Aliscans, 5103)

                (Il n'aura plus le loisir de chanter quand nous nous quitterons)

           

            Jhesus, en qui tout bien habunde,

                qui au partir du mortel munde

                en l'abre de la croys pendent,

les mains et les piés fort tendent... (Les sept paroles du Christ en croix, 19-22, éd. S. Boynton, Romania, 111, 1990, 269)

(Jésus-Christ, en qui tous les biens abondent, qui, en quittant ce monde mortel, pendant sur l'arbre de la croix, tendant à l'extrême les mains et les pieds...)

               

Au dessevrer (ChroniqueDN, 12942, 25491, 29647, 31076)

 Quant en veneit au dessevrer.(ChroniqueDN,  614-15)

(Au moment de se quitter)

            Au dessevrer, au repairier

                Nes voct unques li dus laissier (ChroniqueDN, 29647-48)

                (Au moment de la séparation, le duc ne voulut pas les abandonner)

               

Au monter, au descendre (d'une monture)

                Au mouvoir

                Au prendre congié/au congié prendre(ChroniqueDN, 26795, 28621)

 

            - les scènes de retour, d’arrivée :

           

            Au repairier, avec régime éventuel :

Deu salt Tedbalt al repeirier de vespres (Guillaume, 35. Cf. aussi  121 : Tedbald ert ivre al repeirer de vespres)

(Dieu sauve Tiébaut, à son retour des vêpres)

 Au repeirier de ce tornoi,

Ala Erec parler au roi ( Erec, 221)

(Au retour du tournoi, Erec alla parler au roi)

           

Au retorner, avec régime éventuel :

                Au retorner parmi les morz

                Veïssiez esjoïr les noz (ChroniquesDN, 39809-10)

                (Vous auriez pu voir la joie des nôtres retournant au milieu des tués)    

         Au revenir :

            Ses oreisons ala cil querre,

                Mais mal li prist au revenir (ChroniqueDN, 31186-87)

                (Il alla faire ses prières, mais il en se trouva bien mal en revenant)

 

                A l’ariver « au moment d’atteindre le rivage, de débarquer »  :

                …a l’ariver, ç’en est la fins,

                I oct tant trait et tant lancié

                Qu’ainz qu’il fussent la nuit logié

                I oct tant fait de chevaleries… (ChroniquesDN, 6112-15)

(… au débaquement, pour tout dire, il y eut une telle pluie de projectiles qu’avant qu’ils aient établi leur campement, le soir, si nombreux furent les exploits…)

               

- l'évocation des moments de la journée :

           

            A l'ajorner/ l'anjorner « au lever du jour »

                A l'esclairier (évocation pouvant se combiner avec venir impersonnel ) « à l’aube » :

Au matin, quant vint a l'esclairer

Chantent la messe (Raoul de Cambrai, 8530-31)

( Le matin, quand pointe le jour, ils chantent la messe)

                A l'avesprer(Partonopeu, 3235) « à la tombée du soir »

                A l'enserir (Chauvency, 3151) « à la tombée du soir »

                A l'anuitier (Cligés, 6088)  « à la tombée de la nuit »

           

            Ensemble auquel on peut rattacher Au resveillier.

 

            L'infinitif substantivé se révèle particulièrement fréquent dans les scènes de bataille et donc plus spécialement dans l'épopée, où il s'agit d'évoquer de façon condensée les différentes phases du combat, de ses préparatifs, et de sa conclusion, à travers des motifs stéréotypés plus ou moins développés, tel syntagme ayant à l’occasion une valeur causale (Rychner 1958). On relève ainsi :

a l'abaissier des lances / la lance « au moment d’abaisser les lances » ; a l'assambler  « au moment du choc (entre combattants ») (ChroniqueDN, 5655 : a l’assembler deu hasteïz « au moment du choc des lances ») ; au desarmer « au moment d’enlever l’équipement » ; au descendre « au moment de descendre (du cheval) »; a  l'encontrer « au moment du choc (entre combattants » ; au ferir (Saisnes A, 2112) / au ferir des brans (Saisnes A, 3805) / des espees  (Saisnes L, 950) « au moment de frapper / de frapper avec les lames / les épées » ;  au ferir des esperons « « en piquant des deux » ; au jouster « au moment de l’élan à cheval pour frapper de la lance un adversaire au début d’un combat » (Saisnes 2979/2705, 3037/27, 3079/2796, 3208/2917, L 3134, 6661) ; au poindre « au moment de l’attaque à cheval », poindre étant volontiers substantivé dans prendre le/son poindre, fournir son poindre «se lancer à l’attaque , parachever l’attaque » (T.-L. VII, 2096-97 s. v. poindre ;  au retraire « au moment de retirer (une arme d’un coup porté) » (Gaufr73, Chronique Mouskés 19091,  Erec 2868, Vengeance Raguidel 5087) ; au tornoier « au moment du combat en tournoi , en combattant en tournoi»  (Troie 6850)  ; au traire (au traire et au lancier, Saisnes 3684 A, « en tirant et en lançant des projectiles ») ; en son venir, tendant à se stéréotyper pour signifier « aussitôt » : Chescon d’els en son venir / Fist son Turc a terre flatir (Ambroise, Guerre s. 7561 000 «Chacun d’eux, à son tour, abat à terre le Turc qu’il a comme adversaire » / As oreilles vient la parole aussi come li vans qui vole, Mes n’i arreste ne demore, Ainz s’en part an mout petit d’ore, Se li cuers n’est si esveilliez, qu’au prandre soit apareilliez ; que cil la puet an son venir Prandre et anclorre et retenir (Yvain 000 « Aux oreilles viennent les mots, comme le vent qui vole, sans faire arrêt ni séjour, mais ils s’en éloignent bien vite si le cœur n’est assez vigilant pour être prêt à la saisie ; car s’il peut, dès qu’ils sont prononcés, les enfermer et les retenir… »).

 

            Poindre, en particulier, pour désigner le "tour de galop" ou l'"élan du chevalier qui éperonne", bénéficie aussi d'une substantivation fréquente dans un ensemble d'expressions :

           

            faire un poindre (Thèbes, 3577) "faire un tour de galop"

                prendre le/un poindre (ibid., 3414 , 5973) "se mettre au galop", plus spécialement à la joute [10]

Ou encore parfurnir, parfaire son poindre (Tristan en prose, I, 5, 20; 70, 24; 141, 3) "achever sa course, aller jusqu'au bout de son élan", à cheval.

 

            De même dans l’évocation des armes de jet :

           

au lancier « au moment de lancer/ par le lancer (d’une arme de jet)» : D’un roit espié fu feruz au lancier, Aimery 3722 « il fut atteint par le jet d’un solide épieu »), lancier pouvant faire couple avec traire : Tels ententes lor livrerent au souvent descochier Car dehors ne s’osoient moustrer ne desbuchier Ainsi se guerroioient au traire et au lancier, Saisnes A, 3684 «[ Les Français, qui passent à l’attaque, font s’abattre une telle pluie de traits sur les Saxons que ceux-ci n’osent sortir de leur couvert. C’est ainsi qu’on fait la guerre à coups de flèches »), ou encore avec ferir : Mais ainz que viegne po de tens, I porra il a tens venir, Et au lancier et au ferir… Eneas, 3510-12 « Mais avant peu, il aura bien l’occasion de lancer des traits et de frapper »).

 

            A ces ensembles cohérents peuvent s'ajouter des cas plus marginaux:

           

            - commencement : au commencier :

           

            Au mauvés plet vueil estre au comencier (CourLouis, 1492 AB / a malvais plait velt estre a commenchier, 1492 C)

                (Je veux revenir au début de cette mauvaise affaire)

           

            - mouvement d'entrée et de sortie, de passage:

           

Au passer du pont

A l'entrer de la nef / porte; a l'entrer del castel (Aiol,               7692) ; a l’entrer del tref (Cligès, 2224)

 Cf. aussi Cil quil virent Isnelement li defendirent L’entrer del pont et del passage (Troie, 30047) (« Ceux qui l’aperçurent lui interdirent l’entrée du pont et du passage »)

A l'issir avec régime direct ou indirect : a l'eissir et al bois passer (Rou, III, 10349); a l'issir de la vile (Floovant, A, 533, 942);  a l'issir dou palais (ibid. 1692);  a l'issir une maison (Charrete, 2510Quant il vint a l'oissir (Merlin, 35, 16). Autres exemples dans T.-L., IV, 1487, tirés, entre autres, du Roman de Rou.

 

            C'est dans ce domaine, entre autres, que l'infinitif substantivé développe le mieux, sans doute, les possibilités d'emploi au croisement de la langue, du style et de la rhétorique.

 

            4. L'infinitif substantivé comme forme synthétique de reprise anaphorique dans un processus de thématisation.

 

            En tant qu'image-temps élémentaire du verbe, marquant un procès tout entier en incidence, l'infinitif est une forme condensée commode d'évocation, dont l'interprétation peut être polyvalente, comme en témoigne cet exemple, où il faut l'interpréter comme passif:

           

            Et por ce ne l'osa nomer

                Por doutance de l'aperçoivre (Guillaume de Dole, 3002-3003)

(Et pour cette raison il n'osa la nommer (i.e.  Lienor), par peur d'être découvert)

 

            Il n'est donc pas étonnant que son emploi soit particulièrement fréquent dans des scènes typiques de joutes, dont on vient de relever des exemples.

 

            La majorité des infinitifs substantivés de la Chanson des Saisnes se retrouve  ainsi dans les scènes de combat. Dans un roman comme le Tristan en prose I, c'est également dans les scènes de combat que se multiplient ce type d'infinitifs, aux chapitres 5, 10, 50, 60, 63, 77, 114. Ainsi au chapitre 63, 1-12:

           

Quant li cevalier s'entrevoient, il n'i font autre delaiement, ains laissent courre li uns vers l'autre au ferir des esperons, les glaives baissiés. Et quant ce vient au ferir, il s'entredonnent les greigneurs caus qu'il onques pueent. Et Lanselos, ki maint grant caup avoit donné, s'esforce de tout som pooir pour ce que bien savoit chertainnement que preudom ert li cevaliers encontre qui il se combatoit, si li donne en mi le vis un si grant caup que cil n'a pooir ne forche k'il en sele se tiengne, ains vole des archons a tere moult felenessement. Et Lanselos, ki plus nel regarde a chelui point, s'en vait outre pour son poindre parfaire.

(A peine les chevaliers se sont-ils vus qu'ils se précipitent l'un vers l'autre en  piquant des éperons, lances baissées. Et quand ils se frappent, ils se portent les coups les plus violents possibles. Quant à LAncelot,                qui avait déjà donén de bien rudes coups, il rassemble toutes ses forces, bien conscient de la vaillance de son adversaire, et il lui donne en plein visage un coup si rude que l'autre n'a plus la force de rester en selle et qu'il fait un brutal vol plané des arççons jusqu'au sol. Sans plus le regarder, Lancelot le dépasse pour aller au bout de son élan)

           

            Mais plus notable encore est que l'infinitif substantivé est utilisé plus fréquemment comme un procédé commode de reprise - exceptionnellement d'annonce - d'un procès sous sa forme la plus synthétique. C'est un de ses rôles majeurs que ce rôle de reprise, dont les exemples sont innombrables; l'on en trouvera ici les échantillons les plus représentatifs, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus élaborés.

 

            Soit un exemple des plus simples :

 

Einsis ont bien entendu li messaige ce que il* (i. e.    Merlin)lor a dit. Et il s'en torne et au torner que il fist, si l'orent perdu (Merlin, Robert de Boron, 32, 36-38)

(Ce qu'A. Micha traduit très synthétiquement : "Cet avertissement donné aux messagers, Merlin disparaît et ils       le perdent de vue" Garnier-Flammarion, 1994, 84)

 

            Ou encore :

 

            Jhesus, en qui tout bien habunde,

                qui au partir du mortel munde,      

                en l'abre de la croix pendent,

                les mains et les piés fort tendent,

                sept nobles paroles dysis,                

                en la presence des juïfs,    

                afin que d'elles eusions memoyre;

                je te requier, doulx roys de gloyre,

                par la vertu de ce parler

                que tu me vulieè pardonner

                tous mes pechiés et tous mes maulx

que j'ay commis par mes deffaulx (Les sept paroles du Christ en croix, 19-30, éd. S. Boynton, Romania, 111, 1990, 269)

(Jésus-Christ, en qui tous les biens abondent, toi qui, en quittant ce monde mortel, pendant sur l'arbre de la croix, tendant à l'extrême les mains et les pieds, as dit sept paroles en présence des juifs, afin que nous les ayons en mémoire, je te supplie, doux roi de gloire, par l'efficace de ces paroles, de bien vouloir me pardonner tous les péchés et toutes les mauvaises actions que j'ai commis par mes vices)

 

            Mais dans les quelques exemples qui suivent, l'infinitif substantivé reprend un procès immédiatement précédent, devenant alors circonstanciel, comme en cascade

            procès  1

          -------------->

                                     1             2

                  -------------->----------->

 

            Ainsi, chez Chrétien:

     

               1------> -------->2

 

            Chevalchant molt grant aleüre,

                D'une forest molt tart issirent

                A l'issir une meison virent

                A un chevalier, et sa fame,

                Qui sanbloit estre boene dame.

                Virent a la porte seoir.

                ...............................

                Il descendent; et au descendre

                La dame fet les chevax prendre,

                Qu'ele avoit mesniee fort bele...

                ................................

                As uns commande oster les seles

                Des chevax, et bien conreer.

                N'i a celui qui l'ost veher

                Einz le firent molt volentiers.

                   1

                Desarmer fet les chevaliers;

                   2

                Au desarmer les filles saillent  (Charrete, 2508-2535)

 

(Tout en chevauchant à vive allure, ils ne sortirent que             fort tard d'une forêt qu'ils traversaient. En passant la lisière, ils aperçurent le manoir d'un chevalier, et sa femme, une dame à l'air bienveillant, assise devant la porte... Ils mettent pied à terre. Elle fait sur-le-champ                 prendre les destriers, car elle avait une belle maisnie... La dame commande à ses fils d'ôter les selles des chevaux et de bien les panser. Aucun n'oserait refuser, tous obéissent de bon gré. Elle demande aussi qu'on désarme les chevaliers; ses filles s'élancent pour le faire. Trad. partielle de J. Frappier, CFMA, pp. 84-85)

 

            La reprise du procès 1 à l'infinitif souligne aussi la promptitude d'accomplissement, l'empressement à la réalisation, que rend parfaitement, dans les deux cas, la traduction de J. Frappier.

 

            De même dans ces exemples :

 

Lors s'estent del grant duel qu'il fist, et a l'estendre qu'il fist li recrieve sa plaie (Mort Artu, 40, 20-21)  

(C'est alors qu'une grande douleur le fit s'allonger, et, en s'allongeant, il fit se rouvrir sa plaie)

           

            Et la fu mis le cors Gaheriet par desus ses deus freres; au       metre le en terre poïssiez veoir moult granz pleurs (Mort Artu, 102, 12-14)

(Et là fut déposé le corps de Gaheriet, surplombat ses deux      frères; au moment de l'inhumation, que de pleurs vous auriez pu voir verser!)

 

            Rollant saisit e sun cors a ses armes

                E dist un mot : Vencut est li niés Carles!

                Iceste espee porterai en Arabe.

                En cel tirer li quens s'aperçut alques.  (Roland, 2280-83)

                (Il se saisit de Roland, de sa personne et de ses armes, et         s'exclama :"Il est vaincu, le neveu de Charles. J'emporterai cette épée en Arabie." Comme il la tirait, le comte reprit un peu ses sens)

 

            De même dans cet exemple de l'Escoufle, où l'infinitif substantivé est favorisé par s'entremetre (cf. supra):

 

            Aprés mengier fist on oster

                Napes et tables; cil qui mistrent

                Moult bel de l'oster s'entremistrent (724-26).

(Après le repas, on fit ôter les tables et les nappes. Ceux qui les avaient mises s'employèrent avec zèle à les ôter)

           

            Ou encore :

 

            Eve chaude i fu de grant pris

                Por laver les camois des cols

                Ou il ont eü de granz couls,

                Et por laver les biaus visages.

                Cil Guillames, li preuz, li sages,

                Aprés le laver s'est assis,

                Et si compagnon autresi... (GuillaumeD, 2904-11)

(Il y avait là, suprême raffinement, de l'eau chaude pour baigner les meurtrissures de leurs cous laissées par les grands coups des armes et pour laver les beaux visages. Le      valeureux Guillaume, ce parfait chevalier, s'asseoit après ces ablutions, ainsi que ses compagnons...)

 

            La reprise du procès comme circonstant est également notable dans :

           

            Li jaianz chiet, la mort l'asproie,

                Et se nus granz chasnes cheïst 

                Ne cuit que graindre esfrois fist 

                Que li jaianz fist au cheoir (Yvain, 4238-4241)

                (Le géant s'écroule, la mort le presse. Un chêne immense, en s'abattant,                n'eût fait, je crois, plus terrible fracas que le colosse dans sa chute)

           

            Ou dans cet exemple, où la reprise thématique se fait dans une réponse :

           

Et qui voldroit demander au livre por quoi li hons ne porta fors de paradis le raim plus que la fame, car plus est li hons haute chose que la fame, a ce respont il que li porters dou rainsel n'apartenoit pas a l'ome se a la feme non (Queste du saint Graal, 213, 5-1)

(Si d'autre part l'on demandait au livre pourquoi ce ne fut pas l'homme qui emporta le rameau du Paradis - et pourtant              l'homme est supérieur à la femme -, le livre répond à cela que porter le rameau ne revenait pas à l'homme, mais la femme. Traduction E. Baumgartner, CFMA, p.192)

 

            Ou encore dans ce passage de la Charrete :

 

            Or nos an poons retorner,

                Car grant folie ferïens.

                S'avant de ci les suïens.

                Et cil respont :"Je l'otroi bien :

            Li siudres ne nos valdroit rien" (Charrete, 1990-94)

            (A présent, nous pouvons revenir, car ce serait déraison que de les suivre plus avant. Et le fils répond : C'est            aussi mon avis. Les suivre ne nous apporterait rien)

 

            Et parallèlement dans Erec:

 

            "Dites moi, dolce amie chiere,

                Por coi plorez an tel menière"...

                Lors fu molt Enyde esperdue,

                Grant peor ot et grant esmai :

                "Sire, fet ele, je ne sai

                Neant de quanque vos me dites.

                - Dame, por coi vos escondites ?

                Li celers ne vos i valt rien.

                Ploré avez, ce voi je bien" (Erec, 2511-26)

            (Dites-moi, chère et douce amie, qu'avez-vous à pleurer de       la sorte?...Enide, à ces mots, fut frappée de stupeur, envahie par la peur : "Seigneur, fait-elle, je ne sais rien de tout ce que vous me dites. - Dame, pourquoi chercher à              nier? Il ne vous sert à rien de dissimuler. vous avez   pleuré, je le vois bien »)

           

            Et plus loin:

           

            Quant il le vit vers lui venir,

                Si l'an comança a foïr :

                Peor ot, ne l'osa atandre;

                An la forest cort recet prandre.

                Mes li foïrs rien ne li valt  (Erec, 2885-89)

            (Quand ce dernier le voit venir vers lui, il se met à fuir : il a peur et n'ose pas l'attendre; il court chercher refuge dans la forêt, mais rien ne lui sert de fuir)

 

            Ou encore dans Florimont :

 

            Del sodoier n'en ai que faire (7603)

                (De ce paiement,je n'ai que faire)

 

            Le Tristan en prose I utilise non sans quelque systématicité formulaire le procédé de reprise, dans le cadre du motif du chevalier désarçonné (Sur ce motif, cf. J. Rychner, 1955). Qu'on en juge, avec les occurrences de la substantivation de cheoir, dans des scènes de joute:

 

Lors laisse courre au chevalier par dessus le pont si grant     oirre que se on le cachast a mort, et le fiert en son venir si durement que chil n'a tant de pooir k'il en sele se tiengne, ains vole des arçons a tere, voelle u non, et est auques debrisiés de celui caoir... (10, 1-5)

(Là dessus il s'élance sur le pont vers le chevalier aussi vite que s'il avait la mort à ses trousses, et en plein élan il le frappe si rudement que l'autre ne peut réussir à se tenir en selle et qu'il vole des arçons à terre, bon gré        mal gré. Le voilà tout rompu de cette chute... Trad. Ménard-Chênerie, CFMA, p. 21)

 

            Le chapitre 114 offre la même séquence formulaire:

   

Quant Blyoblerys le voit venir, il hurte maintenant ceval des esperons et li vient a l'encontre et le fiert en son venir si durement que Kahedins n'a mie tant de pooir k'il       en la sele se tiengne, ains vole des arçons a tere si felenessement qu'il li est bien vraiement avis qu'il ait la                canole brisie et mout est durement debrisiés de celui               caoir (3-9)

(Quand Blioberys le voit venir, il pique aussitôt des   éperons dans sa direction et le heurte avec tant de violence quand il le croise que Kahédin ne peut réussir à se tenir en selle; il vole par-dessus les arçons et tombe à terre si brutalement qu'il croit avoir la clavicule cassée et qu'il est tout rompu de cette chute. Trad. partielle de Ménard-Chênerie, p. 103)

 

Dont s'entrehurtent de toutes lour forces si durement k'il s'entreportent a la tere, les cevaus sour les cors, mais autre mal il ne se font, car li hauberc les garandirent. Et        nonpourquant il caïrent si felenessement k'il sont andoi ausi com tout estouné de cel dur caïr k'il ont pris..(50, 4-9)

(Leur choc est si violent qu'ils se font culbuter mutuellement sur le sol, les chevaux sur eux, mais sans se faire plus de mal, car les hauberts les ont protégés.Mais la culbute est si dure qu'ils sont tous deux complètement étourdis...)

 

Tant est malement du sanc vuidiés si k'il chiet ariere,              tous envers, ausi com s'il fust mors, teus atournés k'il ne set s'il est mors u vis ne n'a pooir k'il en face plus. Encore sans faille tenoit il s'espee, mais ce estoit mout povrement. Et sachiés que au caoir que il fist il ne dist nul mot du monde... (57, 28-33)         

(Il est tellement vidé de son sang qu'il tombe en arrière à la renverse, comme s'il était mort, si mal en point qu'il ne sait s'il est vivant ou mort, incapable d'en faire plus. Assurément il tenoit encore son épée, mais c'était bien faiblement. Sachez qu'en tombant, il ne laissa pas échapper            le moindre mot. Trad. Ménard-Chênerie, p. 60)

 

Chil, ki se sent feru a mort, ne se puet tenir es arçons, ains vole a tere et jete un plaint au parcaoir mout   dolerous (70, 20-22)

(L'autre, qui se sent mortellement blessé, ne peut plus tenir en selle: il est projeté sur le sol et en tombant pousse un hurlement de douleur. Trad. Ménard-Chênerie, p. 70) 0000

 

            Et dans un contexte de portée générale:

           

Mes de cest fait me reconforte mout durement de ce que toutes gens vont disant que cil ki monte folement, plus hautement que il ne doit, ciet puis si felenessement k'i se        met a doel et a honte par cel caoir (100,11)

(Mais ce qui me console fort, c'est la maxime partout répandue selon laquelle quand on s'élève inconsidérément, plus haut qu'il ne faut, on tombe ensuite rudement et on se plonge dans le malheur et l'humiliation. Inspiré de la trad. Ménard-Chênerie, p. 92).

 

            De même quand les Croisés quittent Venise, dans La Conqueste de Constantinople de Robert de Clari :

 

Adont si atirerent tout communaument leur oirre et leur navie tout entirement; si se misent en mer... Et tout li haut homme, et clerc et lai, et petit et grant, demenerent grant joie a l'esmouvoir  (XIII, 16-27)

(Alors ils préparèrent leur voyage en armant leur flotte à fond, et prirent la mer... tous les grands seigneurs, et tous ceux qui étaient embarqués, de quelque condition qu'ils soient, ne se tinrent plus de joie quand on appareilla)

 

            On ne s'étonnera pas que d'autres romans arthuriens traitent de la même manière le motif du chevalier désarçonné, avec reprise thématique de cheoir/parcheoir, par exemple, dans le Roman d'Erec en prose[11] :

 

Si luy vient le glaive abaissé si grant oirre comme il peut du cheval traire. Et quant Heret le voit venir, il ne le doubte pas granment, comme cil qui se sentoit fort..., ains ly dresse la teste du cheval par my la noif, et luy donne si grant cop qu'il luy perce l'escu et le haubert, et luy met par my le corps et fer et fust; si abat luy et le cheval a terre, le chevalier navré a mort, car il estoit ferus par my le pis trop angoisseusement. Et au parcheoir retrait a luy Heret son glaive qui encore n'estoit pas pessoyé. (éd. Pickford, 55,148 - 56,157)

            (Il se porte à sa rencontre la lance baissée de toute la                vitesse qu'il peut demander à sa monture. Mais quand              Héret le voit venir, il s'en effraie fort peu, tout imbu de sa force..., il dirige vers lui la tête du cheval au milieu              de la neige, lui donnant un coup si violent qu'il lui transperce l'écu et le haubert, lui enfonçant dans le corps             le fer et le bois de  la lance; et il l'abat sur le sol avec le cheval, grièvement blessé à la poitrine. Dans cette      chute, Héret retire sa lance qui n'était pas encore brisée)

 

Et aprés ce ne demora gaires que ung autre chevalier issi hors des pavillons, et fu armés de toutes armes moult bel et moult coinctement, et monta en son cheval, si laisse courre a Heret, et le fiert si en my le pis qu'il fait le glaive voler en pieces, mais autre mal ne luy fait. Et Heret, qui estoit de grant force, le porte a terre si felonneusement que cil se brisa le bras destre au cheoir qu'il fist (ibid., 57,177-184)

(Un bref instant après un second chevalier sorti des pavillons, armé de pied en cap d'un fort bel équipement; monté sur son cheval il se lance à brise abattue sur Héret et le frappe en pleine poitrine avec une telle violence qu'il fait voler sa lance en pièces, mais sans lui faire plus de mal que cela. Mais Héret, solide comme un roc, lefait voler à terre avec si rudement que l'autre se brise le bras droit dans sa chute)

 

Heret vole a terre par dessus la crope du cheval, et est tout debrisiés au cheoir qu'il fist. (ibid., 59,259 - 60,261)

                (Héret vole sur le sol en passant par-desus la croupe du cheval et se retrouve tout moulu de sa chute)

 

            Repris quelques lignes plus bas.

           

Et ceulx du chastel, tout maintenant qu'ilz virent Heret abatu et l'autre chevalier aler, ilz cognurent bien qu'il n'avoit talent de retorner au chastel. Si s'en issent maintenant hors de leans, et viennent a Heret, et le trouvent moult navré et moult debrisié du cheoir qu'il ot fait (60,270-275)

(Mais les habitants du château, dès qu'ils voient d'Héret désarçonné et l'autre chevalier se retirer, sont sûrs qu'il  n'a aucune intention de retourner au château. Quittant aussitôt les lieux, ils vont trouver Héret et le trouvent                 gravement blessé et tout moulu de la chute qu'il avait faite)

           

            Mais la reprise par substantivation peut être plus subtile et s'inscrire dans une technique de variation.

 

            On relèvera en ce sens cet exemple du Tristan en prose I encore, où le thème "passer le pont", moment majeur des aventures arthuriennes, constitue un leit-motiv  thématique :

           

            La u li doi cevalier parloient ensamble en tel maniere con je vous cont, Brandelis, qui Kex d'Estraus son compaingnon voit abatu, s'apareille de passer le pont. Quant li cevaliers du pont voit Brandelis, ki passer voloit, il li escrie tout maintenant :"Sire cevaliers, le passage laissiés, se vous a moi ne vous volés combatre!" Brandelis ne li respont nul mot, com cil ki a ce n'entendoit pas, ains s'apareille du passer (6, 1-8)

(Tandis que les deux chevaliers échangeaient ces propos, comme je vous le raconte, devant la chute de Keus d'Estraus, son compagnon, Brandelis se prépare à passer à son tour. Quand le chevalier du pont voit s'avancer  Brandelis, ainsi déterminé, il lui crie aussitôt : "Seigneur chevalier, renoncez au passage, si vous n'avez               pas l'intention de combattre contre moi!" Brandelis ne répond rien, l'air indifférent, et continue d'avancer. Trad. Ménard-Chênerie, p. 18).

 

            On remarquera la réduction que fait subir la traduction au leit-motiv, réduction obligée que justifie une rhétorique à présent ennemie de la répétition à variation, qui se clôt sur l'infinitif substantivé.

 

            De même dans ce passage des Oisevetés de Jean d'Antioche où s'observe la variatio sur le "dormir" :

 

Quant vint donc ung jour aprés pour avoir la responce, tantost aprés manger le prestre s'endormy*, et dormoit a l'heure determinee que le mort devoit venir, et pour ce que le mort luy apparut en esperit en songe, qui l'esveilla de son dormir**... Tant que le mort et la pucelle parloient                ensemble de cel endroit, et veez venir le prestre qui survint sur eulx, et le mort le reprint tantost de la demostrance qu'il avoit faitte. Le prestre se excusa par le dormir*** et conta comment il avoit esté admonesté en dormant et appelé que il deust tantost venir a celluy qui l'attendoit (Oisevetés JA, III, CIII, 129-133)

            (latin * somno tentus, ** somno, *** excusationem somniculosae gravationis,  éd. Leibniz, 999)

(Quand arriva le jour suivant où la réponse devait être faite, le prêtre s'endormit aussitôt après le repas, et il dormait encore au moment prévu pour la venue du mort, et le   mort lui apparut comme un fantôme pendant son sommeil... Alors que le mort et la jeune fille parlaient ensemble de                 ce lieu, le prêtre surgit entre eux, et le mort lui reprocha aussitôt son comportement. Le prêtre alléga le sommeil auquel il s'était abandonné et raconta que c'est            pendant son sommeil qu'il avait été exhorté à se présenter sans délai à celui qui l'attendait)

 

            Il est même des cas où l'infinitif substantivé entre dans un jeu de variation rhétorique tournant au topos raffiné, comme panser dans la "série" morpho-sémantique pensée-penser-pensis, procédé banal de la littérature médiévale que repère Delboulle dans le Tournoi de Chauvency  :

           

            Parmi le bois alai jouer

                Pour mes pansees remuer,

                Faisant d'amors deus petis vers.

                Esgardant le païs divers,

                Assés pansai, si me taisoie.

                En mon panser que je faisoie,

                Choisi un chevalier errant... (47-53)

(J'allais me divertir dans le bois pour me changer les idées, en composant deux petites poésies d'amour. Contemplant le paysage varié que j'avais sous les yeux, je m'abandonnai à mes pensées en silence. Au beau milieu de ma méditation, j'aperçus un chevalier errant...)

           

            Le procédé se retrouve notamment, à propos d'une situation absolument identique, au début du Mireor as Dames, de Watriquet de Couvin :

 

            Ce fu le premier jour d'esté.

                Que cis pensers me vint devant,

                Ainsi qu'entour soleil levant,

                Qu'iere levez au point du jour;

                Si pensai tant et sans sejour

                Qu'en cest penser fui si pensis

                Que mors sembloie estre ou transis

                Et ensement que touz muïs.

                Et ou penser me fu avis

                Que fusse en une grande forest   (Mireor as Dames, 32-41)

(Ce fut au premier jour de l'été que cette méditation me prit, vers le soleil levant, levé que je m'étais à l'aurore;            je méditais si intensément et si continument         qu'absorbé dans ces pensées j'avais l'impression d'être comme trépassé, et d'être comme privé de parole, et tout à cette méditation, j'eus l'impression de me trouver dans une vaste forêt)

 

            A ce jeu de variations, un auteur aussi raffiné que Chrétien de Troyes excelle. On en jugera par ce passage d'Erec où l'infinitif substantivé commandé par prier s'inscrit dans un jeu de variations sur le leit-motiv conclu par ainsi :

           

            Erec, dist li rois, biax amis,

                Or remanez an cest païs

                En ma cort, si con vos solez.

            - Sire, des que vos le volez,

            Je remandrai molt volentiers

                Deus ans ou trois trestoz antiers,

                Mes priez Guivret tot ausi

                Del remenoir, et gel li pri.

                Li rois del remenoir le prie,

                Et cil la remanance otrie.

                Ensi remainnent amedui. (vv. 6439-6448)

(Erec, dit le roi, cher ami, demeurez donc en ce pays, à ma cour, comme vous en aviez coutume. - Sire, du moment que vous le voulez, je demeurerai très volontiers deux ou trois      ans tout entiers, mais priez Guivret de demeurer lui aussi, comme je l'en prie moi-même." Le roi invite Guivret à demeurer et celui-ci accepte l'invitation, c'est ainsi  qu'ils restent tous les deux. Traduction R. Louis, CFMA, 171)

 

            L'un des passages les plus remarquables, où se traduit la maîtrise du poète champenois, se trouve encore dans une scène de départ d'Erec. Erec, accompagné d'Enide, quitte la famille de cette dernière, où ils sont hébergés, le comte de Laluth, oncle d'Enide, promettant de les accompagner à leur départ (vv. 1405-1458). C'est le motif du convoiement, qui est annoncé:

 

            Li cuens a son ostel s'en vet,

                Erec chiés le vavasor let

                Et dit qu'il le convoiera

                Au matin quant il s'an ira (vv. 1405-1408).

(Le comte se retire dans son logis et laisse Erec chez le vavasseur, en mui promettant qu'il lui fera la conduite le lendemain matin, à son départ)

 

            Et voici la scène du départ :

           

                Au main quant l'aube est esclarcie,               1410

                Erec s'atorne de l'aler;

                ses chevax comande anseler,

                et s'amie la bele esvoille;

                cele atorne et aparoille.                                  

                Li vavasors lieve et sa fame :                           1415                      

                n'i remaint chevalier ne dame

                qui ne s'atort por convoier

                la pucele et le chevalier.

                Tuit sont monté; et li cuens monte.

                Erec chevauche lez le conte                            1420

                et delez lui sa bele amie,

                qui l'esprevier n'oblia mie :

                a son esprevier se deporte,

                nule autre richesce n'an porte.

                Grant joie ont fet au convoier;                        1425

                avoec Erec volt anvoier

                au dessevrer une partie

            li frans cuens de sa conpaignie,

                por ce qu'annor li feïssient,

                se avoec lui s'an alessient;                                              1430

                mes il dist que nul n'an manroit,

                ne conpaignie ne queroit

                fors que s'amie solemant.

                Puis lor dist : "A Deu vos comant."

                Convoiez les orent grant piece;                      1435

                li cuens beise Erec et sa niece,

                si les comande a Deu le pi.

            Li peres et la mere ausi

            la beisent sovent et menu;

                de plorer ne se sont tenu:                                                1440

                au departir plore la mere,

                plore la pucele et li pere.

                Tex est amors, tex est nature,

                tex est pitiez de norreture:

                plorer leur feisoit granz pitiez                        1445

                et la dolçors et l'amistiez

                qu'il avoient de lor anfant;

                mes bien savoient ne por quant

                que lor fille en tel leu aloit

                don grant enors lor avandroit.                       1450

                D'amor et de pitié ploroient

            que de lor fille departoient;

                ne ploroient por altre chose:

                bien savoient qu'a la parclose

                an seroient il enoré.                                          1455

                Au departir ont molt ploré;

                plorant a Deu s'antre comandent;

                or s'an vont, que plus n'i atandent.

(Le matin, à l'aube claire, Erec se dispose au départ.; il ordonne de seller ses chevaux et éveille sa belle amie : elle s'habille et se prépare. Le vavasseur se lève  et sa femme aussi : pas un chevalier, pas une dame qui ne mette ses atours pour faire escorte à la jeune fille et au chevalier. tous sont montés à cheval et le comte y monte aussi. Erec chevauche à côté du comte et, auprès de lui, sa belle amie qui n'a pas oublié l'épervier : elle s'amuse à jouer avec lui, c'est là toute la richesse qu'elle emporte. Tous étaient fort joyeux en les escortant. Au moment de la séparation, le noble comte voulut envoyer avec Erec une partie de ses gens : c'eût été une marque d'honneur que de l'accompagner; mais Erec déclara qu'il n'emmènerait personne et ne souhaitait nulle compagnie, si ce n'est celle de son amie. Puis il;leur dit : "Je vous recommande à        Dieu". Ils les avaient escorté un bon bout de chemin. Le comte embrasse Erec et sa nièce et les recommande à Dieu le miséricordieux. Le père et la fille aussi couvrent leur            fille de baisers, ne pouvant se retenir de pleurer. Quand        vient le moment  se quitter, la mère pleur, la jeune fille pleure et le père aussi. Tel est l'amour, telle est la nature, telle est la tendresse pour l'enfant que l'on a élevé.Ce qui les faisait pleurer, c'étaitleur profond attendrissement et la douceur de l'amour qu'ils avaient pour leur enfant; ils savaient pourtant bien que leur fille se rendait en un lieu qui leur vaudrait bien de l'honneur. Mais ils pleuraient d'amour et de tendresse parce qu'ils se séparaient de leur fille; c'était là l'unique cause de leurs pleurs, car ils savaient bien qu'au bout du compte ils en tireraient honneur. Au dernier instant, ils fondent en larmes, et c'est tout en pleurs qu'il se recommandent à               Dieu mutuellement. Le moment est venu de se quitter, et ils ne s'attardent pas davantage)

 

            Cette scène peut se décomposer en trois parties :

            - les préparatifs (vv. 1410-1418)

            - le convoier (vv. 1419-1436)

            - les adieux (vv. 1436-1458).

 

            Dans cette scène, le convoiement est traité grâce au jeu du mode et du temps, comme un thème à variation: les préparatifs, qui, des deux époux, gagnent l'ensemble de l'entourage, sont faits por convoier (v. 147), et c'est ce convoier sous forme d'infinitif substantivé qui constitue le noyau de la seconde partie (v. 1425) - le départ étant donné par tuit sont monté, au v. 1419 -  pour être repris à l'accompli au v. 1435. On est donc passé

de por convoier           -----> intention

à  au convoier            -----> duratif

et à  convoiez les orent  -----> accompli.

 

            Cependant, durant le convoier, le dessevrer proprement dit est annoncé au vers 1427, que relaiera le departir au vers 1441, repris par le vers conclusif 1456.

 

            En contraste avec la joie du convoier, le departir est marqué par les pleurs : plorer n'intervient pas moins de sept fois dans cette scène d'adieux, comme un leit-motiv d'abord sous forme d'annonce: de plorer ne se sont tenu (v. 1440) puis dans un vers d'ouverture qui, avec l'infinitif substantivé, déclenche les pleurs (v. 1441). L'abondance des pleurs est soulignée par la répétition plore la mere, plore la pucele et li pere (vv. 1441-1442). Les vers 1443-1444 annoncent sous leur forme générale le motif de ces pleurs, amor et pitié de nourreture, que contrebalance cependant l'idée de l'honneur qui attend Enide, au vers 1451, comme une reprise conclusive du développement des vers 1443-1450. La reprise de plorer sous forme accomplie au v. 1456 marque l'adieu.

 

            On est donc passé de

de plorer ne se sont tenu      ------> annonce

au departir plore la mere, etc.------> déclenchement des pleurs

d'amor et de pitié ploroient

que de lor fille departoient   ------> explication des pleurs

au departir ont molt ploré     ------> conclusion des pleurs.

 

            Le departir substantivé constitue comme la base sur laquelle se développe le leit-motiv thématique des pleurs qui s'achève sur une dernière variation au participe présent dans l'adieu, or s'an vont du vers 1458, marquant la rupture finale.

 

            Le maître champenois a su exploiter avec toutes les ressources de son art, les possibilités de thématisation que lui offrait l'infinitif substantivé.

           

            Car c'est bien l'une des fonctions majeures de l'infinitif substantivé que de se constituer comme thème :

            - soit anaphoriquement, en reprise d'un procès précédent sous sa forme la plus condensée, en particulier dans des séquences fortement saturées par un enchaînement "en cascade" typique du récit médiéval (le commentaire d'un premier thème devenant le thème d'un second commentaire, lequel devient lui-même le thème d'un troisième, etc.)[12]; en ce sens, l'infinitif substantivé apparaît comme un concurrent condensé des propositions temporelles d'aspect achevé si nombreuses dans le récit médiéval, étudiées par J. Rychner dans La Mort Artu (Rychner 1970)

 

            - soit cataphoriquement, en annonce d'un commentaire.

           

            Du premier cas on citera encore des exemples variés appartenant au texte narratif, au dialogue et à l'exposé scientifique.

           

            * Passage narratif :

           

Et en ce qu'ilz orent le chastel bien esloignié demie lieue anglesche, ilz escoutent et oent aprés eulx venir un chevalier armé de toutes armes qui faisoit aussi grant noise en son venir comme feïssent quatre autres chevaliers. (Erec en prose, 137, 990-994 Venir devient le thème de la proposition relative)

(Et après qu'ils se sont éloignés du château d'une bonne demi-lieu anglaise, ils prêtent l'oreille et ils entendent que vient sur leurs traces un chevalier équipé de pied en cap faisant autant de vacarme à lui seul, en approchant que l'eussent fait quatre autres chevaliers)

           

            * Dialogue :

           

            "Comment! fait la damoisele, si n'en ferés vous pas a mon       loz?

                - Par Dieu, fait il, je n'en feroye autre chose, se j'en   devoye morir.

                - Certes, fait elle, et vous en morrés.

- Ne sçay, fait il, que je feray, mais se au morir vient, se je ne vent ma mort chierement comme chevalier doit faire, dont ne fu je onques filz de roy." (Erec en prose, 55, 129-136)

(Eh bien, s'exclame la demoiselle, n'agirez-vous point selon ma volonté ? - Au nom de Dieu, répond-il, je ne ferais pas autre chose, dussé-je en mourir. - Sans doute, dit-elle, mais vous en mourrez effectivement. - Je ne sais ce que je ferai, mais si tel est mon sort et si alors je ne vends chèrement ma vie comme c'est le devoir d'un chevalier, c'est que je sui indigne d'être fils de roi)

           

            La reprise thématique s'inscrit dans une proposition conditionnelle.

           

            Cet autre exemple offre une reprise thématique marquée par de, dont j'ai souligné ailleurs le rôle éminent :

           

Ha! damoiselle, fait il, ains me dirés vous, s'il vous plaist, qui fu le chevalier qui oultra mon pere, et m'enseignerés comment je le pourray trouver, car mon cuer ne pourroit jamais avoir joye devant que mon pere fust vengiés.

- Du vanger, fait elle, ne vous entremectés ja, car vous n'en pourriez pas tant faire comme le roy en fist le jour mesmez. (ibid., 85, 357-364)

(Ah! demoiselle, dit-il, me donnerez-vous plutôt, si vous le voulez, l'identité du chevalier qui vainquit mon père, et m'indiquerez-vous comment je pourrai le trouver, car mon coeur ne pourrait jamais connaître le repos avant que mon père fût vengé.

- Inutile d'entreprendre cette vengeance, car vous ne                pourriez pas vous en acquitter comme c'en fut fait du roi le jour même)

             

            De même, dans cet exemple, où le chevalier de la charrette interroge la demoiselle sur  l'interdiction qui lui est faite d'entrer de se coucher dans un lit :

           

            Dites moi, fet il, la querele

                Por coi cist liz est an deffanse.

                Cele respondi, pas ne panse,

                Qui en ere apanseee bien :

                A vos, fet ele, ne taint rien

                Del demander ne de l'anquerre (Charrete, 480-85)

            (Dites-moi, dit-il, pourquoi ce lit est interdit. Elle répliqua sans avoir à réfléchir, sa riposte toute prête :             "Ce n'est pas à vous de poser des questions")

 

            * dans un développement scientifique :

           

Et est molt a traiter savoir mon se ce est preuz de combatre tost ou d'aloignier la bataille; et a la foie espoire li aversaires que li oz puisse tost estre feniz, et se li combatres est aloigniez longuement ou li aversaires est anoiantez/aneiantiz par soufrete, ou par le desirier des siens s'en retourne en son païs, ou comme il ne face      nule grant chose, ausint com par desespoir est contreinz a s'en aler: et lors, brisié par travail et par ennui, plusor lessent l'ost, auquant/-cun se tournent, auquant/-cun se rendent. (Jean de Vignay, Li livres Flave Vegece de la Chose de chevalerie, éd. Löfstedt, III,9,83).

(Et il faut à présent développer la question de savoir s’il est préférable de combattre immédiatement ou s’il  faut différer l’engagement; et parfois l’ennemi espère que la bataille s’achève rapidement, car si le combat  s’éternise, ou l’adversaire est anéanti par ce qu’il endure, ou sous l’effet de la nostalgie des siens il regagne sa patrie, ou s’il n’accomplit aucun exploit, il se voit contraint de s’en aller, comme par désespoir ; et alors, harassés par les tourments de la guerre, bien des combattants abandonnent l’armée en campagne, certains revenant chez eux, d’autres se rendant)

           

            De l'engin qu'on apele limace.

Et est apelez moutons ou por ce que le front a dur ou por ce que ausint com moutons recule por ce que a grant enpointe fiere plus fort. Limace [est] a semblance de veraie limace prist son non, car ausi comme la limace une fois repont ses cornes, autrefoiz les mostre, ausi li      engins moine le tref une foiz avant, une foiz ariere, por ce que a l'enpoindre fiere plus fort. (ibid., IV,14,108).

            (De la machine de guerre que l’on appelle la limace.

On l’appelle aussi mouton parce qu’elle a le front dur ou parce que, comme le mouton elle recule pour frapper plus vigoureusement dans un violent élan. C’est de la vraie limace que la limace tient son nom, car de même que la limace rentre parfois ses cornes et parfois les sort, cette machine de guerre mène fait aller son bélier tantôt en avant tnatôt en arrière pour que ses coups de boutoir soient plus forts)

           

Ou plus modestement, dans cet exemple :

 

Fortis est ut mors dilectio (Cant. VIII, 16). Quando duo sunt conjuncta a un jointoir, au departir voit on combien il sont joint, qui si bene sunt juncti et fortiter, unum non potest separari qu'i n'en porte de l'autre (Recueil de Distinctiones bilingue, in G. Hasenohr, Romania, 99, 1978, 59)

(L’amour est comme la mort. Quand deux êtres sont réunis par un seul lien, c’est quand ils se séparent qu’on voit à quel point ils sont unis : ceux qui sont fortement unis, on ne peut séparer l’un des deux sans qu’il n’emporte quelque chose du second)

 

            De l'emploi cataphorique, on relèvera l'exploitation de l'infinitif substantivé dans les proverbes : exprimant un procès condensé sous sa forme la plus neutre, la plus universellement "citable", il constitue en même temps le thème de l'énoncé gnomique binaire :

 

            A l'enforner fait on les pains corner (Morawski, 50)

                A l'escorchier gardez la pel (ibid., 64) /

                A l'ascorchier la beste set on cui li piaus en est (Recueil de Distinctiones bilingue, in G. Hasenohr, Romania, 99, 1978, 59)

                Au resgarder connoist on souvant la personne (ibid., 191)

                Bien chanters anuie (ibid., 239)

            Biaus chanters trait argent de borce (ibid., 240)

                Biaus parler ne conchie bouche (ibid., 242)

                Bons mentirs a la fois aiue (ibid., 292)

                En biau servir covient eür avoir (ibid., 631)

                Rn cuveiter gist grant pertes (ibid., 643)

                En sens aprendre a petites denreies (ibid., 683)

                Li legiers pardonners fait ranchoir en pechié (ibid., 1087)

            Li reboivres tout la soif (ibid., 1110)

            Matin mangier fait loin veoir (ibid., 1200)

                Petit donner et volentiers si doit valoir deus dons entiers (1629), où si est un "indice de thématisation"

                Recouvrer n'est pas mort (ibid., 2196)

                Uns bons taires vault moult (ibid., 2446)

                Mieus vaut bons taires (var. taisirs) que fous parlers                (var. ke trop parler) (Prov. Vilains, 108).

 

            Ou encore dans ces énoncés gnomiques extraits

            - de la traduction du De re militari de Végèce par Jean de Vignay :

           

                Tart est li esparniers quant la chose est faillie  (éd. Löfstedt, III, 3, 74)

            (Il est trop tard pour épargner quand l’action est accomplie)

 

            - ou de la Chastelaine de Vergy, tirant la leçon de la nouvelle :

 

            Et par cest exemple doit l'en

                S'amour celer par si grant sen

                C'on ait tous jors en ramenbrance

                Que li raconters point n'avance

                Et li celers en tous poins vaut (Chastelaine de Vergy,              941-45)

            Variantes : li ramambrer, li celers, ms. B; li descouvrirs, li celers, ms. C.

(Cet exemple nous montre qu'il faut cacher ses amours avec grand soin, en gardant toujours en mémoire qu'on ne gagne          rien à les découvrir et qu'n tout point le secret est préférable)

           

            Ou encore : Mauvés torner fait maint home morir (Aliscans, 691)

                (Une fausse manoeuvre à la joute est la cause de mainte mort)

 

            On ne s'étonnera pas non plus que l'infinitif substantivé intervienne fréquemment dans les titres, les têtes de chapitre, lieux par excellence du thème, commenté, explicité par le développement. Ainsi dans Le Régime du corps d'Aldebrandin de Sienne, il est quasiment de règle dans ce cas, sur le même pied que les titres nominaux : De mangier, De boire, mais Du dormir, et en fin de chapitre Du vellier (Du vellier ne vous estuet mie moult dire, p. 22,25), Dou traveillier (Ms. B), et en fin de chapitre Dou reposer (p. 24,30), Du baignier.

           

            Cet infinitif substantivé est souvent gardé tout au long du chapitre dont il constitue le thème. Ainsi dans le chapitre Du dormir  :

           

Vous devés savoir que li dormirs fu trouvés por vertus du cors donner repos et assouagement du travail qu'il suefrent.. (éd. Landouzy-Pépin,p. 21, 1-2)

(Vous devez savoir que le sommeil a été tinventé pour donner du repos aux efforts faits par le corps et le soulager de ses fatigues)

           

            Sachiés que li dormirs, s'il est fais selonc ce qu'il doit, il garde mont la santé du cors... (ibid., 7-9)

                (Sachez que le sommeil, s’il est pratiqué conformément à ce qu’il doit être, préserve la santé du corps…)

           

            Et li dormirs atempreement vaut miex as viex que as jovenes (ibid., 16-17)

                (Et le sommeil modéré est plus profitable aux vieux qu’aux jeunes)

           

Sachiés encore que li dormirs fermement est trop boins a qui le fait ordeneement selonc ce que nous deviserons. (ibid., 23-24)

(Sachez aussi que le sommeil profond est excellent pour celui qui le pratique avec mesure, comme nous le développerons)

           

            Encore devés savoir que dormir adens est boins por ce qu'il retient et conforte le caleur naturel a bien cuire le viande, et li dormirs a envers est malvais por ce qu'il fait maintes maladies venir (ibid., 22,11-12)

                (Sachez aussi que dormir sur le ventre est bon  parce qu’il retient et fortifie la chaleur naturelle qui sert à bien réchauffer la nourriture, alors que dormir sur le dos est mauvais, car il provoque bien des maladies)

           

            En fin de chapitre, c'est le vellier qui s'oppose à cet infinitif thématique :

           

Du vellier ne vous estuet mie moult dire. Car qui set le maniere de dormir il doit savoir le maniere du vellier. Car li velliers ne fait autre cose quant il n'est fais naturelment ke d'eskaufer et damagier... (ibid., 22, 25-28)

(Sur la veille je n’ai pas grand-chose à vous dire. Car celui qui sait comment dormir doit savoir comment veiller. Car la veille ne fait rien d’autre, quand elle n’est pas pratiquée naturellement, qu’entraîner échauffement et altérations…)

 

            Il n'est pas sans intérêt de remarquer que l'infinitif substantivé "thématique" est conservé en l'occurrence dans le remaniement tardif du Régime du corps contenu dans le manuscrit French 027 de la John Rylands Library de Manchester, datant de la fin du XVe siècle, signalé par F. Féry-Hue.[13]

 

                De même, dans le Végèce de Jean de Vignay, comme titre du chapitre traitant de la défense des assiégés :

           

Dou jeter de haut (IV, 29)

                (De l'art de jeter de haut (dans un siège))

           

 4. L'infinitif substantivé, élément de la typologie "germanique" de l'ancien français.

           

            Au même titre que le système des particules séparées, l'infinitif substantivé fait partie des éléments caractérisant la typologie "germanique" de l'ancien français, se retrouvant dans :

- la prédétermination morphologique : orbateor;

- la prédétermination morphosyntaxique : tendance à antéposer les particules devant l'infinitif : hores bouter ---> il le boute hors.

- la prédétermination syntaxique :

. dans le syntagme verbal

  préposition/verbe régisseur - complément - infinitif : pour              son pere veoir/il veut son pere veoir

. dans le syntagme nominal : la Dieu merci (résiduel et limité) . dans l'ordre des constituants fondamentaux de la phrase :

*phrase déclarative : sujet-complément-verbe dans les propositions subordonnées, relatives en particulier.

* phrase interrogative, l'ancien français offrant dans l'interrogation des modèles typiques d'une langue germanique comme :

           

            Comment fu ceste lettre faite?

                (Comment a été composée cette lettre?)

 

                Vialt donc Yvains ocirre monseigneur Gauvain? [14]

                        (Yvain veut-il donc tuer messire Gauvain?)

           

            La décadence de l'infinitif substantivé ne peut être dissociée de l'effacement de l'ensemble de ces éléments.                

 

           

            III. DECADENCE ET REVIVISCENCE DE L'INFINITIF SUBSTANTIVE

 

            La substantivation de l'infinitif est cependant loin de s'affaiblir pendant la période du moyen français, où elle  se poursuit, mais avec des restrictions, des figements, des calques sur le latin.

 

            1. Le noyau des infinitifs essentiellement substantivés s’affermit.

           

            Ainsi dans la zone du déontique, chez Jean de Meun, il est loisible de considérer voloir et pooir comme deux infinitifs substantivés dans cet exemple, pour traduire voluntas et potestas :

 

duo sunt, quibus omnis humanorum actuum constat effectus, voluntas scilicet ac potestas : deus choses sont par quoy l'euvre de touz les faiz humains est parfaite, c'est a savoir vouloir et pooir (Traduction de la Consolatio Philosophiae de Boèce, IV, 2, 14)

                (Il y a deux choses qui permettent d'accomplir l'acte humain, c'est le vouloir et le pouvoir)

           

            Il traduit velle chez Jean de Vignay :

 

ja soit ce que par le mien vouloir touz sceüssent les fais qui me advindrent (Enseignements de Théodore Paléologue, 38)

           

            Ces deux exemples sont illustrent bien la différence d ’emploi de vouloir, répondant à deux orientations différentes : dans l’un, il est employé dans un contexte gnomique, comme un abstrait conceptuel, dans l’autre, il est employé dans un contexte particulier, « situationnel », comme l’expression d’un désir ponctuel. C’est évidemment dans le domaine philosophique que sera exploitée la première possibilité, comme on le verra. Il peut prendre aussi, à l’occasion, un relief singulier, comme dans les Cent nouvelles nouvelles, où il désigne souvent le désir forcené et instinctif, tout en restant « situationnel » :

 

                       

2.      Les infinitifs substantivés se perpétuent dans leurs différents emplois, comme

permet de le voir une enquête systématique menée dans un échantillon d’œuvres majeures.

           

- Emploi dans l’évocation du départ, de l’arrivée, etc.

           

            au lever de la royne (Jehan de Saintré, 16, 7)

               

                au partir

               

                Et dans cet exemple des Cent nouvelles nouvelles, où il s’inscrit dans un arrière-plan thématique, trois marchands de Savoie, projetant de se rendre en pèlerinage à Saint Antoine de Viennois, de s’abstenir de toute relation sexuelle avec leurs épouses :

 

Ilz conclurent entre eulx et avec leurs femmes, des le partir de leurs maisons, que tout le voyage ilz ne coucheroient pas avec elles… (XXX, 10-12). Et quand leurs femmes s’imaginent qu’ils n’ont pas repecté leurs vœux, remplacés dans le devoir conjugal par trois cordeliers de passage : Ilz on tantost oublié ce qu’ilz promisrent au partir (ibid., 90-91). Et venant trouver les incrédules pour les accuser d’avoir failli à leur promesse : Quel veu ? dit l’un. – Le veu que vous feistes au partir, dit elle, de point coucher avec vostre femme (ibid., 103-105). 0000

 

 

- Emploi en reprise thématique anaphorique d’un procès antérieur :

 

- Mais aussi,

 

 

Suivez la compaignie des bons, oez et retenez leurs parlers, soiez humble et courtois ou que vous soiez, sans vous vanter ne trop parler, ne aussi estre muet, car le proverbe dit que pour trop parler, et estre mus, pueton bien estre fol tenus. Gardez vous bien que dame ou damoiselle ne soit blasmee pour vous, ne quelque autre femme, quelle qu’elle soit ; et se vous toruvez en compaignie que l’en en parle des honnestement, montrez par vostre gracieux parler qu’il vous en desplait…(46, 8-17)

                (Fréquentez les honnêtes gens, écoutez et retenezleurs propos, soyez retenu et courtois où que vous soyez, sans vous vanter ni )

 

               

, ce long parler (51,10), Dieu qui scet mon vray penser et mon désir (73,3)

 

            Des emplois stéréotypés se maintiennent. Ainsi dans le Petit Jehan de Saintré:

            au prendre congié  (97,11)

            au departir : et sur ce fut leur departir  (64,7)

            au saillir de sa tente (165,26)

            a l'issir de vostre chambre (44,15).

 

            2. Mais des constructions verbales entraînent moins facilement la substantivation :

           

            Or vous en alez, et pensez de bien faire, que j'aye de bonnes nouvelles de vous, et a Dieu soiez (Saintré, 50,24- 25)

            (Partez donc, et tâchez de bien vous comporter, pour que       j'aie de vous de bons échos, et que dieu vous garde)

            Or pensez donques de bien faire, si vous ameray (id.                       60,10)

            (Tâchez donc de bien vous comporter, et je vous aimerai)

           

            De même dans la construction a + infinitif substantivé, comme l'observe L. Löfstedt dans les avatars tardifs de la tradition manuscrite du Végèce de Jean de Meun : "L'infinitif perd sa faculté d'être substantivé à loisir. (1,8) Experimentis conprobatur indigni traduit par quant vint a l'esprouver l'en treuve qu'il ne sont pas digne : la construction a l'esprouver, c'est-à-dire la préposition a + infinitif substantivé a dû le céder à la construction a les esprouver dans les manuscrits les plus récents de la traduction du Végèce de Jean de Meun." (Löfstedt, 118).[15]

           

            Cependant, ce venir a + infinitif substantivé peut perdurer jusqu'au XVIe siècle, comme en témoignent plusieurs exemples. Ainsi, chez Jean Lemaire de Belges :

           

            Et quant ce vint au marcher pour aler aux vigiles ...(éd.     A. Schoysman, 336, et note)

            Et de ce fait quand ce vint a offrir ieuz quelque peu de       faveur du soubzdyacre Belacueil (Concorde des deux                            langages, éd. P. Rickard - extraits -, La langue française     au seizième siècle, 4b, 28)

           

            Chez Maturin Regnier, comme le relève E. Gamillscheg en signalant que le caractère figé de la consqtruction (Gamillscheg 1957, 149):

 

            Quant ce vint au fait et au prendre, il me dit...  (XXX)

 

           

            L'infinitif substantivé se trouve éliminé, par ailleurs, de l'expression de l'impératif personnel.

 

            La substantivation peut encore être employée comme un procédé commode de reprise anaphorique:

           

            Alors Saintré les cercles osta, et ce fait le roy ordonna        de cellui jour a xxx jours le jour des armes a cheval, puis     en sa chambre se retrait. Et lors Saintré, portant les deux cercles d'or, l'un devant, l'autre derriere, pendans a la   chaynne environné entour son col fut, et mains autres,                   acompaignier ledit chevalier en son hostel...

            Madame, qui encores n'avoit veu le chevalier que au lever            les cercles, quant elle le vist si haut et corpulant, fut moult esbaÿe... (149, 8-21).

            (Sur ce, Saintré ôta les cercles, et cela accompli, le roi             fixa à trente jours à compter de celui-là le jour du                         tournoi, et se retira dans ses appartements. Alors Saintré,        portant les deux cercles d'or, l'un devant et l'autre               derrière, qui pendaient à la chaîne passée autour de son           cou, s'en fut, avec beaucoup d'autres, accompagner ledit        chevalier dans son logis.... Madame; qui jusqu'alors                 n'avait apreçu le chevalier qu'au moment où on ôtait les             cercles, le découvrant si grand et si corpulent, fut                     frappée de stupeur...) 

           

            L'influence de la syntaxe latinisante n'est sans doute pas étrangère à ces emplois, et c'est par l'imitation du latin que la substantivation de l'infinitif connaît au XVIe siècle un regain de faveur dont témoigne J. Du Bellay dans sa Défense et Illustration de la Langue Françoise, en 1549, en en faisant  un des moyens d'enrichir la langue, en observant la vitalité et la fréquence de ce type de noms en italien [16]  : "Je veux ainsi que tu t'efforces de rendre, au plus pur du naturel que tu pourras, la phrase et maniere de parler Grecque et Latine, en tant que la propriété de l'une et de l'autre langue le voudra permettre. Autant le dy-ie de la Grecque dont les façons de parler sont fort approchantes de nostre vulgaire, ce que mesmes on peut cognoistre par les articles incogneuz de la langue Latine. Usez donques hardiment de l'infinitif pour le nom comme l'aller, le chanter, le vivre, le mourir; de l'adjectif substantivé, comme le liquide des eaux, le vuyde de l'air, etc."

            Cependant, comme le remarque F.-A. Wulff qui rappelle ce passage (Wulff, 1875, 59), le seul fait que Du Bellay juge à propos d'en approuver "hardiment l'usage, semble accuser que déjà une réaction littéraire avait commencé à se faire valoir." Du Bellay tente donc de réanimer un procédé de création en voie d'étiolement, et qui confine à l'archaïsme, que cultive volontiers la Pléiade.

            Ce sera l’avis de Marcassus (cf. l'éd. de 1623, I, 726, 750, etc.). Pourtant l’influence italienne est certaine. R. Lebègue note dans son article sur “La langue des traducteurs français au XVIe siècle” (Mélanges Gamillscheg, 1952, 28) : “Il est inutile d’insister sur la fréquence des infinitifs substantivés dans les traductions du grec et de l’italien; par exemple dans la Galathée de Della Casa, il bere est traduit par l’yvrongner, p. 87).

            Ronsard en use plus d’une fois. Mais les exemples les plus intéressants sont ceux où il est suivi d’un complément. On le trouve alors corrigé trois fois dans les Odes :

 

            Estimant  trop meilleur le vivre

            Coy et tranquille... (V, OdeIII, p. 102, 91-92)

            --> ... de vivre (1560)

 

            Par un voguer de ses ailes  (III, Ode 25, p. 70, 54)

            --> D’un long branle de ses aeles  (1567)

 

            Au seul souffler de ton haleine (II, Ode 22, p. 240, 43)

            --> Au seul souspir...  (1584)

 

            Ces corrections sont sporadiques. Au reste, si l’on exclut un emploi banal comme le penser, on ne trouve guère dans les Odes , comme tours originaux, en dehors de ceux qui ont été cités, que son chanter, changeant le premier vivre, par un dormir.

            Dans les Amours de 1552, on relève un bon nombre d’emplois dont certains sont hardis : D’un bluëtter qui lentement se fond (94, 6); Et pour ma Dame au parfaict concevoir (106, 7); au descocher (16, 2), à la rime; Au flamboyer de leur double brandon (24, 5); mon dormir (159, 4); mon renaistre (97, 12); le ronfler d’un vaisseau (50, 6); un horrible songer (113, 2); mon voller (61, 4) ; un voler plus ample (106, 1)

            Or les corrections sont rarissimes. C’est à peine si l’on peut noter la disparition d’un jeuner : D’un tel jeuner m’a tant fait epâmer (124, 6  - 1560) remplacé aisément par : D’un jeune tel... (1578)[17] , et celle d’un voler : ... d’un voler plus ample (106, 1), éliminé dans la rédaction de 1560 où le correcteur a recherché l’exactitude des termes.

            C’est peut-être une marque de l’influence prépondérante des auteurs italiens, chez qui l’infinitif substantivé est fréquent, non seulement seul, mais avec des compléments : ainsi chez Pétrarque I, 12 sq. E del mio vaneggiar vergongna e’l frutto, E’l pentersi, e’l conoscerchiaramente...;  al lento correr mio (6, 4), etc.

            Ces tours sont largement répandus non seulement chez Pétrarque, mais chez tous les pétrarquisants italiens. Cependant, en italien, ils n’ont pas la valeur de style que la plupart prennent dans le texte de Ronsard, bien qu’au 16e siècle l’infinitif substantivé soit plus répandu que dans la langue moderne. Le voguer de ses ailes n’a pas la même résonance que le penser ou  le dormir. On trouve encore dans les Continuations : un branler de teste (VII, 376, 19); au departir (ibid., 271, 1) / au partir (VII, 316, 29 - 1587) imité de Pétrarque qui dit fréquemment al departir; le desirer (ibid., 283, 37). Mais c’est à peu près tout. Au reste, ces tours non plus ne sont pas corrigés.

            On peut donc conclure que si l’usage de l’infinitif substantivé tendait à se restreindre dans la prose de Rabelais, comme l’a montré Huguet (Syntaxe de Rabelais), il n’était pas non plus fréquent dans la poésie de ronsard, sauf dans un cas particulier, celui des oeuvres imitées des Italiens. Mais on voit qu’il s’agit alors de créations accidentelles. (Terreaux 1968, 368-70)

            C'est d'ailleurs au nombre des archaïsmes de Montaigne que le compte Glauning (Glauning, 1883, 536). Le précieux relevé qu'il en donne révèle que l'infinitif substantivé, conservant toute sa rection verbale - et qui prend à l'occasion la marque du pluriel -, n'y est employé pratiquement qu'en fonction de sujet. Mais  chez Montaigne, les substantivations se caractérisent encore par la variété des déterminants possibles : le jouir, un démentir, ce tressaillir, leur mourir. Les infinitifs y conservent encore leur capacité de régir toute sorte de compléments, comme les compléments du nom, et d'être qualifiés par des adjectifs : un vivre soldatesque, la différence de vivre de mes valets à bras à la mienne. Et surtout ils se trouvent essentiellement dans les locutions sentencieuses qui parsèment les méditations du moraliste[18] :

            Le longtemps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout             un par la mort (F,19)

            C'est le vivre heureusement non le mourir heureusement qui          fait l'humaine felicité (III,2)

            Avec, dans ce dernier exemple, la remarquable opposition de l'accomplissement et de l'accompli :

            L'estre morts ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir (II,13).

            Si l'infinitif substantivé comme procédé productif jette ses derniers feux, il est finement exploité par Montaigne.

            Des poètes inspirés de la Pleïade y auront encore volontiers recours, tel Baïf dans sa traduction du Psautier de 1587 : "Le vocabulaire de Baïf, en plusieurs points, rappelle celui des écrivains de la Pléïade; infinitifs substantivés fréquents "le murmurer" V..." (Le Hir, 1963, 21). Blaise de Vigenère suit le même chemin dans sa traduction du Psautier de David torné en prose mesuree ou vers libres (1587, éd. P. Blum-Cluny, Le Miroir Volant, 1991) : Le gemir m'a fort travaillé (Ps.VI,6); Dieu qui le fonds sonde de nos pensers (Ps. VII,10); les pensers de mon cueur (Ps. XVIII,15); tu as parfait mon oÿr (Ps. XXXIX,9)... C'est certainement aussi un procédé commode de traduction.

 

            La tendance à l'étiolement de l'infinitif substantivé s'accentue en français classique: "Le français classique va réduire très sensiblement et très vite [la liberté d'emploi de ce mode], et la faveur des infinitifs substantivés ira en déclinant tout au long du siècle : encore fréquents et variés chez Malherbe, d'Urfé, Balzac, ils ne se maintiendront guère au-delà de 1650 que dans des genres (burlesque, apologétique religieuse) et chez des auteurs (La Fontaine, Pascal, Saint-Simon) archaïsants." (Fournier 1998, §§ 388). Et elle note deux phénomènes majeurs caractérisant son anémie :

            - Il connaît "un certain nombre de restrictions d'emploi concernant les déterminants (on ne le trouve guère qu'avec l'article défini), le nombre (il est rarement au pluriel), les fonctions (il est surtout en fonction sujet ou complément direct)" (ibid., § 389)

            Parmi les exemples qu'elle donne,on rélèvera en particulier celui de Malherbe,"à la manière de Montaigne" de Montaigne  en opposant l'accomplissement à l'accompli :

 

            Nous trouvons que ce n'est point le perdre qui nous afflige, mais l'opinion seule d'avoir perdu (Epitre, XLII, II, 417)

 

            Et celui de Pascal, l'employant en rafale au pluriel pour illustrer finement la diversité :

 

            La diversité est si ample que tous les tons de voix, tous      les marchers, toussers, mouchers, éternuers [sont                                    différents] (Pensées, éd. Brunschvicg, 114).

 

            Mais Pascal l'emploie aussi dans un une phrase de facture sentencieuse :

 

            Le croire est important! Cent contradictions seraient vraies. (ibid., 260)

 

            - Enfin et surtout, l'infinitif substantivé perd sa capacité de rection. S'il est déjà rare qu'il ait une rection nominale (adjectif et complément déterminatif), illustrés par des exemples de Corneille, de Saint-Simon, de Montchrestien, et surtout de La Fontaine, présentant des cas d'infinitifs substantivés figés, comme Au sortir de cet endroit (Psyché, 423); le manger dans Ce n'est peut-être pas / De Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire (Fables, VIII, 10), il est exceptionnel qu'il conserve une rection verbale et régisse notamment un complément direct, et les quelques exemples retenus sont des exemples marqués, enregistrant des phrasèmes :

 

            Il est intéressant de noter que Claude Expilly, grammairien attentif du français (1561-1636) épinglera, entre autres, un infinitif substantivé dans son édition annotée De la vie d'Apollonius Thianien de Vigenère (1599), comme l'a relevé Y. Le Hir : le taire se doibt mettre pour (infinitif substantivé peu conforme à l'esprit du français, note Le Hir) (Le Hir, 1980, 382).   

           

            3. Esquisse d'application d'une grille d'analyse : l'exemple de Guillaume de Machaut.

           

            L'emploi de l'infinitif substantivé peut être mesuré par l'application d'une grille d'analyse : nous avons choisi, pour ce faire, l'exemple de Guillaume de Machaut, dont nous possédons à présent un lexique étoffé des oeuvres, établi par N. Musso. Cette grille d'analyse doit permettre d'évaluer :

            - la part des infinitifs substantivés lexicalisés;

            - la part des infinitifs substantivés conditionnés ou favorisés par des constructions spécifiques;

            - la part des infinitifs  substantivés originaux, ayant un emploi relativement propre à Machaut.

            Apparaissent lexicalisés :

            .le dormir et le mangier : si que j'en perdis le dormir et le mangier (88); Pren le mengier que Dieux t'envoie 90); Taire me vueil de leur mengier (91)

            . le souper : aprés souper (12)

           

            Se présentent dans des constructions préférentielles  :

            - les infinitifs substantivés circonstanciels au comencier,  au retourner, au departir, qui s'applique cependant à la séparation amoureuse :

            Au departir si grant douleur recueil (Poésies lyriques,                    Loenge dames, CLXXVI, 5)

            (A vous quitter, quelle immense douleur j'éprouve)

            Au departir de vous mon cuer vous lais (Ibid., LX, 1)

            (En vous quittant je vous laisse mon coeur)

            Mais se de vo dous regart

            Pouuoie avoir .i. amoreus regart

            Au departir (Ibid., CLV, 23)

            (Mais si de vos doux yeux je pouvais avoir un regard               amoureux en vous quittant)

           

           

            - les infinitifs construits avec venir impersonnel :

           

            4. Les raisons qui expliquent l'étiolement de l'infinitif substantivé sont à la fois syntaxiques et lexicales et plus largement typologiques.

 

            Comme on l'a remarqué depuis longtemps, et C. Schaeffer entre autres, le développement des formes atones, non prédicatives, devant l'infinitif, a eu comme conséquence directe de rendre équivoques les séquences d'infinitif substantivé avec article défini : "Indem gegen Ende der altfrz. Sprachperiode der Gebrauch des tonlosen Personalpronomens vor dem I. üblich wurde, musste notwendigerweise eine grosse Unklarheit dadurch entstehen, dass man bei II. transitiver Verben nie wusste, ob ein vor ihnen stehenden le oder l' als Artikel oder als Personalpronomen anzusehen sei." (Schaeffer, 1911, 202).

 

            Ainsi dans cet exemple de Jehan de Saintré :

 

            Et aprés lui venoient ses paiges  montez sur beaus                          destriers couvers de riches paremens, et aprés eulz, per a         per, venoient lesdits messire Arnault de Pareillos et                        messire François de Moncade; et aprés, tous les chevaliers          et escuiers que le roy y avoit envoiez pour le convoier        (123, 33 - 124, 4).

 

            Dès l'instant où le non prédicatif est possible devant l'infinitif, l'infinitif substantivé devient difficilement acceptable, étant donné la double interprétation à laquelle il peut donner lieu :

            - article + infinitif substantivé

            - pronom atone anaphorique + infinitif.

            C'est la seconde interprétation qui est à retenir dès le moyen français.

 

            L'infinitif substantivé, comme on l'a vu, est une forme fortement condensée et synthétique, aux interprétations polyvalentes, dont témoignent  encore les équivalences du latin données par C. Schaeffer (Schaeffer, 1911, 102), le caractère "économique" de l'infinitif, et sa polyvalence, n'étant pas étrangère au français contemporain (Cf. cette affichette, dans un magasin de chaussures : Donnez-nous votre avis pour mieux vous servir! l'on peut interpréter :

            - pour que vous vous serviez mieux

            - pour être mieux servis par nous.

La deuxième interprétation est évidemment la bonne).

 

                        Latin                      Ancien français

 

*ut dormiret                     Cet edre  li donat a sun so

                                 veir

                                                                           (Fragment de Jonas, n°13)

 

*cum transirem Jordanem           Al passer lu flum (QLR, p.

                                                                           228)

 

*si experimento probaveris       Car on ne puet en iaus trou-          

                                 ver / Nule viertu a l'esprou-

                                 ver (V An. 227)

 

*feriendo / quod feriebant       Mult s'i firent... haïr...

                                                                           al ferir (Rou III, 8586-87)

 

            L'infinitif substantivé permettait ainsi d'exprimer sous une même forme les rapports de finalité, de temps, de condition, d'instrument.

 

            Il permettait d'autant mieux d'exprimer des rapports variés que la préposition de comme instrument de thématisation jouait, en ancien français, un rôle non négligeable qui s'est réduit.

 

            C'est plus largement l'évolution typologique du français éliminant progressivement ses composantes de type "germanique", vers une analycité plus marquée, et des articulations plus explicites qui devait contribuer à l'étiolement de la substantivation de l'infinitif, accompagné, parallèlement, du développement du vocabulaire abstrait, comme l'a noté pour sa part F.-A. Wulff pour le XVIe siècle :"Je pense, pour ma part, que l'on constatera facilement dans l'usage des écrivains respectifs, un rapport positif, d'un côté, entre la diminution, après la Renaissance, d'infinitifs substantivés, et de l'autre, la fréquence toujours croissante des substantifs en -tion. Il y en a, parmi ces susbtantifs, qui sont de formation ancienne; il y en a, et cela en grand nombre, qui remontent à cette époque seulement; il y en a, enfin, qui sont de formation plus récente... Il va sans dire que d'autres formations encore (par exemple celles en -ment, -ance, etc.) ont concouru à supplanter le vieil emploi commode mais trop peu distinct à la longue, de l'infinitif substantivé." (Wulff, 1875, 59-60).

 

            4. Est-ce dire que les infinitifs substantivés ont disparu du français contemporain? On peut faire, sur ce point, quelques observations.

           

            Il existe en français contemporain une série finie, et à peu près stérile, d'infinitifs lexicalisés aisément catalogables, venant d'un legs historique  : 51 infinitifs, selon George (George 1976, et Vikner 1980, 261-62); Grevisse donne aussi dans Le bon usage une liste d'infinitfs en emploi nominal. Rares sont, parmi eux, ceux qui gardent encore leur sens premier de procès verbal, la signification de la majorité ayant glissé vers vers le résultét du procès ou son objet :

 

            le déjeuner, le dîner, le souper, le goûter désignent le repas lui-même ou ce que l'on mange pendant le repas:

            le lever, le coucher (du soleil ou du roi) désignent, respectivement, le phénomène-même ou la cérémonie.

 

            Devenus de véritables substantifs, ils en ont les propriétés morphologiques, un genre fixe, le masculin, et une flexion de nombre, l'évolurion diachronique ayant même figé comme substantifs à part entière, d'anciens infinitifs complètement détachés de leur forme verbale concurrentielle (cf. plaisir, ancien infinitif de plaire) ou se conservant seuls alors que le verbe correspondant disparaît complètement (loisir < licere, aujourd'hui sans correspondant verbal). Substantifs verbaux, ils ne peuvent comprendre que des compléments répondant aux exigences structurelles du syntagme infinitif : le pouvoir de parler, le pouvoir de donner la vie. C'est dire que la liberté de l'ancienne langue a disparu,

            Est-ce à dire que le français contemporain a banni l'emploi de l'infinitif substantivé ? Il peut connaître exceptionnellement des emplois productifs où l'infinitif exprime le procès au seuil de l'anti-virtualité. C'est ainsi le cas dans cet exemple de Colette

            - Tu viendras , demain, jouer au tennis chez les Jallon ?

            Elle dit non de la tête, les yeux refermés, avec une fureur soudaine, comme si elle refusait à jamais le boire, le manger, le vivre...

            - Vinca, pria Philippe sévèrement. Il le faut. Nous irons      (Le blé en herbe, éd. Garnier-Flammarion, 1969, 62).

           

            On relèvera aussi cet exemple remarquable : L'acte sexuel a pourtant (comment l'oublier) le privilège extraordinaire... d'accomplir en son lieu propre comme la totalité des jouissances possibles de la vie, le toucher, le voir, l'entendre, le parler, le sentir, mais encore le boire, le manger, le déféquer, le connaître, le danser.. (Annie Leclerc, Paroles, 14. Cité dans Vikner 1980, 247).

           

            Cependant, la substantivation de l'infinitif sans argument est loin d'être en voie d'extinction. Elle est un des modes privilégiés de l'écriture philosophique, avec une nette influence de l'allemand, souvent, où elle peut y proliférer[19].  Comme l'a souligné F. Kerleroux, l'infinitif substantivé limité au thème nu est productif bien au-delà de ce domaine, en français contemporain  : "Des formes d'I.S. apparaissent dans toutes sortes d'énoncés et de textes actuels : on en relève continûment dans la presse quotidienne, dans les livres récents, dans des énoncés oraux de type journalistique, tels les comptes rendus de France-Culture, et même dans les formes dialoguées de débats, d'interviews, etc. Toutes ces occurrences ne relèvent pas du vocabulaire de la philosophie" (Kerleroux 1990, 59)

            L'étude récente de C. Schapira, inscrite dans l'histoire   et la théorie des noms abstraits, dégage l'ampleur et l'originalité de ce type de création lexicale, qui témoignerait d'une quête nouvelle de l'abstraction  exploitant ce qu'il y a de puissanciel dans le procès, les deux traits secombinant étant relevés excellemment, comme dans une optique guillaumienne, par  Damourette et Pichon, à propos des doublets des paires morphologiques substantif / infinitif : La science / le savoir, la parole / le parler, la marche / le marcher, la volonté / le vouloir, où l'opposition peut être décrite comme une opposition entre un procès abstrait vu en puissance et un procès concret vu en situation : "Un de ces doublets, l'infinitif, exclu de la conversation, ne se rencontre que dans les livres philosophiques, où il désigne une faculté de l'esprit humain non encore en action, tandis que le terme vulgaire l'exprime dans sn action même.

            C'est ainsi que le sentir s'applique à la faculté humaine du sentiment en dehors de tout exercice, tandis que le sentiment  traduit à la fois et cette faculté et l'exercice de cette faculté. Il en est de même du vouloir et de la volonté. Le vouloir est l'absolu, la volonté est la volition en mouvement...

            D'autre part, pour certains de ces doublets, il y a une opposition du concret à l'abstrait ... La parole  est le cachet particulier que chacun donne à sa parole; à son parer on le reconnaît; de même on le reconnaît non pas à sa marche mais à son marcher." Essai de grammaire de la langue française, § 1157)

 

            Ampleur d'abord qui, à partir du début du XXe siècle, déborde  le domaine philosophique : "Il semblerait que ce soit à partir du début de notre siècle que l'emploi de l'infinitif substantivé, limité jusque là à la philosophie, a franchi les limites de cette discipline pour s'infiltrer dans le vocabulaire des domaines avoisinants, tels que la psychologie, la psychanalyse, la sociologie et la critique littéraire. Au début du siècle, dans un ouvrage de psychologie consacré au bovarysme, l'auteur affirme que celui-ci est ancré dans "une réalité qui b'est saisissable que dans le devenir" (cité par le T.L.F.); et Simone de Beauvoir écrit en 1949 (Le Deuxième sexe) :

 

            La femme n'est pas une réalité figée, mais un devenir.

 

            C'est au cours de la deuxième moitié du XXe siècle que la nominalisation de l'infinitif semble être en passe de devenir un vrai moyen de création lexicale : non seulement le langage scientifique emprunte les infinitifs-noms déjà existants et intensifie leur emploi, mais les sciences humaines - la linguistique, notamment, la sémiotique et la critique littéraire - élargissent l'aire de la substantivation de l'infinitif, l'étendant à des verbes non consacrés par la philosophie : Le dire et le dit, d'Oswald Ducrot, L'être et le paraître de Greimas (Maupassant : la sémiotique du texte, 90), l'être et le non-être, le paraître et le non-paraître (Maupassant, 8), le vouloir (67), le  faire (66), le vouloir-faire (84), le pouvoir-faire (91); Derrida le dire et le nommer (Positions, 20), le vouloir-dire (Positions 23, 67), le s'entendre parler et le vouloir s'entendre parler (Positions, 21), l'apparaïtre (La Dissémination, 10), etc... On trouve même occasionnellement dans les journaux le parler vrai de Michel Rocard, ou le gouverner autrement (cités par Kerleroux)."

           

            Certains textes peuvent ainsi être saturés d'infinitifs nominalisés, tel cet extrait relevé par C. Schapira :

 

            J'essaie d'écrire (dans) l'espace où se pose la question du dire et du vouloir-dire. J'essaie d'écrire la question : (qu'est-ce) ce que vouloir-dire? Il est donc nécessaire que, dans un tel espace et quidée par une telle question, l'écriture... ne veuille rien dire. Non qu'elle soit absurde... Simplement elle se tente, elle se tend, elle tente de se tenir au point d'essoufflement du vouloir-dire (Positions, 23)

           

            Mais l'infinitif substantivé permet des nuances cultivées par les philosophes et les poètes, et c'est ce que fait Yves Bonnefoy, en exploitant le caractère dynamique de ce mode nominal, dans un brillant essai sur la traduction :

 

            En somme, si chaque traduction est moins que l'original, le

traduire comme tel, l'activité que l'on peut nommer le traduire, va - nous dit-on - en donner à la ongue l'équivalent et même sans doute davantage : ces déchiffrements successifs ayant fait paraître au grand jour un infini de la signifiance que l'auteur, pour sa part, avait réfréné autant que vécu (La communauté des traducteurs, Presses Universitaires de Strasbourg, 2000, p. 25).

            H. Meschonnic parle ainsi dans le même sens de la Poétique du traduire, Verdier, 1969, en soulignant, dans son introduction, la dynamique du procès infinitif au regard de la traduction : « Je dis poétique du traduire, plutôt que « poétique de la traduction », pour marquer qu’il s’agit de l’activité, à travers ses produits. Comme le langage, la littérature, la poésie sont des activités, avant d’être des produits. Regarder le produit d’abord, c’est, selon le proverbe, quand le sage montre la lune, regarder le doigt. » (Poétique du traduire, 11). Il étudie dans Jona et le signifiant errant les problèmes du traduire littéraire posés par la Bible (Jona et le signifiant errant, Paris, NRF, Le chemin, p. 29), le traduire revenant constamment dans ses analyses.

 

            Pour Yves Bonnefoy toujours, c'est le dire des grands poèmes que doit déchiffrer le lecteur et le traducteur transposer :

 

            Cet autre emploi de la signification, à la fois simple et second, caractéristique des grands poèmes, je l'appellerai le 'dire" de ceux-ci. Le dire, quelque chose de réfléchi, de conscient, d'ardemmenr recherché et de fermement assumé par le poète, une idée de la vie qu'il propose aussitôt à l'assentiment de ses proches...

            Le dire. Et de l'idée de ce dire je déduirai ce que doit être, me semble-t-il la tâche du lecteur et celle du traducteur (ibid., 31-32)

            Et plus loin : ... c'est le dire, ce que j'ai dénommé le dire, qui, à ce plan du spécifiquement poétique, importe et importe seul ... Et parfois il advient, c'est vrai, que ce dire du poème soit enveolppé, obscur, et se cherche des formulations incertaines... Ce qu'il faut, c'est que l'accession à la musique du vers suscite un état de par la grâce duquel, la conscience du traducteur s'approfondissant, se simplifiant, le dire du poème lui devienne clair, évident et se propose dès lors, se propose à nouveau, comme du vécu en puissance (32-34)

           

            Le caractère dynamique de la traduction est aussi rendu par l'infinitif substantivé :

 

            Le recommencement, dans le "traduire" [des poèmes de notre civilisation], ce n'est que le besoin de vivre avec le parler d'un moment neuf de l'histoire la désignation de présence, en soi non historique, quavaient accomplie ces oeuvres (ibid., 38)

 

            L'on assisterait donc aujourd'hui à un processus de réanimation de ce procédé de création de noms, dont C. Schapira précise les caractéristiques morphologiques et les modalités d'emploi.

            Sur le plan morphologique :

            - Noms invariablement masculins;

            - Absence de pluriels, à la différence de certains infinitifs-noms traditionnels (vivres, dires, affaires, pensers, parlers, etc.);  

            - Présence d'un déterminant, généralement l'article défini, mais aussi :

            . l'article indéfini

           

            [...] le monde a un devenir, une histoire où chaque état      sort de l'état antérieur par un dévelopement organique                   [...] (Renan, cité par le T.L.F.)

           

            . l'article possessif  :

           

            Ce qui est dit par l'énoncé à propos de son dire, c'est                      qu'il est le lieu où s'expriment divers sujets...(Ducrot,          Le Dire et le dit, présentation du livre sur la couverture)

           

            - et même, exceptionnellement, l'article partitif  :

 

            Quand je vois un objet, j'éprouve toujours qu'il y a d                     l'être au-delà de ce que je vois actuellement, non                              seulement de l'être visible, mais encore de l'être tangible    ou saisissable par l'ouïe (Merleau-Ponty, cité par le                    T.L.F.)

           

            Inséré totalement dans la classe des noms, à la différence de l'italien, où l'infinitif substantivé accepte la qualification et la complémentation verbale, l'infinitif-nom n'accepte que les extensions habituelles du syntagme nominal (adjectif, complément du nom, proposition relative), soit :

 

            un perpétuel devenir et non    *un devenir perpétuellement

            le nommer                              mais non          * le nommer les objets

 

            Mais pour C. Schapira, la chose la plus remarquable à propos de l'infinitif substantivé à ce stade précoce de son développement est le fait qu'il se présente souvent avec un support stylistique qui, par association, le définit morphologiquement et l'éclaire sémantiquement. Et de citer comme exemple Le dire et le dit de Ducrot, présentant deux formes nominalisées, où "l'emploi de l'infinitif en construction binaire avec un participe passé lui aussi substantivé pousse le premier terme vers une plus grande abstraction et tend, en même temps, à rendre le deuxième terme plus concret", ce type de juxtaposition étant possible à deux conditions : que les verbs impliqués soient : 1. transitifs et 2. appartiennent à une conjugaison autre que la première (Cf. le faire et le fait, l'accomplir et l'accompli).

           

            Quant aux raisons de la production de noms nouveaux à base d'infinitif, même dans les cas où il existe des noms d'action apparemment tout à fait satisfaisants, C. Schapira y voit, occasionnellement des raccourcis commodes, mais avant tout le témoignage "de l'aspiration vers une plus large extension de l'abstraction : d'une quête timide et pourtant sdéterminée d'une catégorie grammaticale nouvelle qui, dépassant le nom d'action, puisse ateindre l'abstraction au deuxième degré." (Schapira 1996, 401).

            On voit donc proloférer les titres à coloration philosophique, comme A. Tosel : Les logiques de l'agir dans la modernité, Annales Littéraires de l'Université de Besançon, 199, 462.

 

            Mais d'autres domaines encore peuvent être touchés, celui de tout ce qui peut se rattacher à une technique, un art, où l'infinitif substantivé évoque le procès d'une pratique à acquérir : Le savoir voyager; Le savoir-maigrir de M. Apfelbaum, Paris, Stockn 1970; L'après-maigrir, de P. Duhan, Paris, Belfond, 1985; Le guide du bien maigrir en gardant la santé, de J. Frischer, Paris, O. Jacob, 1993. C'est bien un art élémentaire, un talent en puissance qu'évoque Alphonse Boudard  à propos de l'écriture en prison : "On écrit beaucoup en prison. Les gens qui ont un tant soit peu de savoir-écrire... " (Quel roman que ma vie, film TF1 1986).

 

           

           

            Tout récemment aussi, après La mal bouffe, on dénonce le mal boire.

            Ce regain de l'infinitif substantivé, on le voit, est bien différent de son emploi en ancien français, emploi productif large, favorisé par tout un ensemble de facteurs contextuels, à complémentation verbale possible, servant en particulier la reprise thémtatisante, pouvant s'inscrire dans la technique de la variatio, fournissant des raccourcis commodes, comme peut l'illustrer ce dernier exemple conclusif, où l'on peut repérer  tous les traits qui séparent l'ancien français de la traduction moderne :

           

            Tant entendirent li dui conte au parler

            Vespres aproche, le solaus dut cliner. (Ami et Amile, 578-  579)

            (La conversation des deux comtes se prolongea jusqu'au                     moment où, le soir venu, le soleil se coucha. Trad.               Blanchard et Quereuil,  27)

 


 

L'infinitif substantivé

de l'ancien français au français contemporain

 

PLAN D'ENSEMBLE

           

INTRODUCTION : Paramètres définitionnels : l’infinitif dans l’ensemble du système verbal.

I.                   LA SITUATION EN ANCIEN FRANÇAIS.

Introduction : la palette des possibilités.

            1.  INFINITIF ESSENTIELLEMENT SUBSTANTIVE I.

                        1.1. Critères morpho-syntaxiques. Degrés de substantivation.

        a) L'emploi derrière préposition

    b) L'emploi derrière article défini, possessif ou démonstratif

        c) Construction avec l'adjectif épithète, excluant la caractérisation adverbiale

        d) Complémentation nominale

        e) Détermination par l'article indéfini

        f) L'emploi au pluriel

1.2. Traductibilité.

1.3. Critères sémantiques.

1.4. Les zones de l'infinitif substantivé I.

2. INFINITIF ACCIDENTELLEMENT SUBSTANTIVE NON LEXICALISE: INFINITIF SUBSTANTIVE II.

2.1. Remarques d'ensemble.

              2.1.1. Caractère facultatif de la substantivation.

              2.1.2. Distinction entre l'infinitif substantivé II et l'infinitif régissant un pronom régime antéposé.

             2.1.3. La rection de l'infinitif substantivé II.

           2. 2. L'infinitif substantivé en dépendance d'un syntagme verbal ou autre : constructions conditionnant ou favorisant l'infinitif substantivé

             2.2.1. Constructions conditionnant l'infinitif substantivé.

             2.2.2. Constructions favorisant l'infinitif substantivé.

                2.2.2.1. Constructions avec le de relationnel thématisant. Le de relationnel thématisant

- Prédicat estre de + infinitif substantivé.

- Estre neant de // (il) n'i a neant/rien (plus) de.

- (il) n'i a ø /el/ fors/ mes que de.

- Or du + infinitif en fonction d'impératif.

   2.2.2.2. Constructions verbales favorisant l'infinitif substantivé.

- activité à entreprendre: s'employer à, être disposé à.

- se soucier, avoir désir de.

- avoir peur de.

- se garder de.

- autres cas.

2.2.2.3. Sans point de + infinitif substantivé.

2. 3. L'infinitif substantivé II non dépendant d'un syntagme antécédent.

              2. 3.1. L'infinitif substantivé sujet.

              2.3.2. L'infinitif substantivé objet.

              2.3.3. L'infinitif substantivé en fonction de circonstancielle.

 

            3. L'infinitif substantivé comme procédé économique de reprise anaphorique et comme élément de thématisation.

            4. L’infinitif substantivé comme procédé d’abstraction privilégié dans la littérature médiévale.

            5. L'infinitif substantivé élément de la "typologie germanique" de l'ancien français.      

 

            II. DECADENCE ET REVIVISCENCE DE L'INFINITIF SUBSTANTIVÉ : DE L'ANCIEN FRANCAIS AU FRANCAIS CONTEMPORAIN.

 

            1. Le noyau des infinitifs essentiellement substantivés s'affermit pendant la période du moyen français.

            2. Mais des constructions verbales entraînent moins facilement la substantivation.

            3. Esquisse d'application d'une grille d'analyse : l'exemple de Guillaume de Machaut.

            4. L’infinitif substantivé au XVIe siècle :

-         emploi gnomique.

-         mode et influence italienne.

            5. L’étiolement de la « substantivation complexe » de l’infinitif en français moderne au regard des autres langues romanes : raisons à la fois syntaxiques et lexicales et plus largement typologiques.

            6. La situation en français contemporain.

  6.1. Le noyau des infinitifs lexicalisés.

  6.2. Reviviscence de la substantivation de l’infinitif : exploitation de l’abstraction dynamique du procès.

-         les structures figées modèles et leurs imitations (au partir, au débotter / débotté…)

-          le discours philosophique, ses courants, ses concepts, et ses satellites.

-         emplois dans les techniques, les pratiques, les savoir-faire.

-         la publicité.

-         exploitations stylistiques.

-         une mode ?


 

EXEMPLE EXTRAIT D'EREC ET ENIDE,

ROMAN DE CHRÉTIEN DE TROYES

 

Erec, accompagné d'Enide, quitte la famille de cette dernière, où ils sont hébergés, le comte de Laluth, oncle d'Enide, promettant de les accompagner à leur départ (vv. 1405-1458). C'est le motif du convoiement, qui est annoncé:

 

            Li cuens a son ostel s'en vet,

            Erec chiés le vavasor let

            Et dit qu'il le convoiera

            Au matin quant il s'an ira (vv. 1405-1408).

 

            Et voici la scène du départ :

           

            Au main quant l'aube est esclarcie,  1410

            Erec s'atorne de l'aler;

            ses chevax comande anseler,

            et s'amie la bele esvoille;

            cele atorne et aparoille.                                

            Li vavasors lieve et sa fame :                        1415               

            n'i remaint chevalier ne dame

            qui ne s'atort por convoier

            la pucele et le chevalier.

            Tuit sont monté; et li cuens monte.

            Erec chevauche lez le conte                          1420

            et delez lui sa bele amie,

            qui l'esprevier n'oblia mie :

            a son esprevier se deporte,

            nule autre richesce n'an porte.

            Grant joie ont fet au convoier;                     1425

            avoec Erec volt anvoier

            au dessevrer une partie

            li frans cuens de sa conpaignie,

            por ce qu'annor li feïssient,

            se avoec lui s'an alessient;                             1430

            mes il dist que nul n'an manroit,

            ne conpaignie ne queroit

            fors que s'amie solemant.

            Puis lor dist : "A Deu vos comant."

            Convoiez les orent grant piece;                    1435

            li cuens beise Erec et sa niece,

            si les comande a Deu le pi.

            Li peres et la mere ausi

            la beisent sovent et menu;

            de plorer ne se sont tenu:                              1440

            au departir plore la mere,

            plore la pucele et li pere.

            Tex est amors, tex est nature,

            tex est pitiez de norreture:

            plorer leur feisoit granz pitiez                       1445

            et la dolçors et l'amistiez

            qu'il avoient de lor anfant;

            mes bien savoient ne por quant

            que lor fille en tel leu aloit

            don grant enors lor avandroit.                      1450

            D'amor et de pitié ploroient

            que de lor fille departoient;

            ne ploroient por altre chose:

            bien savoient qu'a la parclose

            an seroient il enoré.                                       1455

            Au departir ont molt ploré;

            plorant a Deu s'antre comandent;

            or s'an vont, que plus n'i atandent.

 

            Cette scène peut se décomposer en trois parties :

            - les préparatifs (vv. 1410-1418)

            - le convoier (vv. 1419-1436)

            - les adieux (vv. 1436-1458).

 


ANNEXE

 

- Infinitif substantivé dans Meschonnic H. : Jona et le signifiant errant, Gallimard, NRF, 1981. Collection Le chemin.

 

            . La signifiance n'est pas le sens, qui ne se constitue que de se séparer de la forme et d'exclure le rythme et la prosodie. Elle est la production  et la diffusion du signifier dans et par la prosodie et le rythme. (Préface)

 

            . La traduction littéraire est aujourd'hui, plus que jamais, le lieu le plus révélateur où se confrontent le dualisme du signe et sa contestation... Le traduire littéraire pose toujours au moins quelque partie de ces problèmes... (p. 29)

 

            . Mettre à découvert cet enjeu porte dans la pratique du traduire et dans la théorie de la traduction le rapport-critère entre tout ce qui ressortit à la Théorie traditionnelle... (p. 30)

 

            . La traduction biblique reproduite en elle-même l'herméneutique de la préfiguration. Toute traduction biblique est contrainte de refaire ou de défaire la notion traditionnelle de l'Ancien Testament. Dans la traduction traditionnelle, tout, de sa syntaxe à son absence de rythmique, de son escamotage des signifiants dans leur prosodie jusqu'à sa typographie fait signe. signe que l'Ancien Testament est traduit à travers le Nouveau. Que l'Ancien est un signifié, non un signifiant. Un énoncé, non une énonciation. c'est la chritianisation dans le traduire (p. 31)

 

            . Seule une théorie différente du discours peut modifier le traduire, qui en est une pratique, le décentrer, le situer hors de cette polarité du signe qui l'enfermait. (p. 34)... C'est le discours comme rythme majeur, organisationd e la signifiance dans et par des sujets, organisation subjective des discours, spécifique à chaque discours, qui peut faire ce déplacement, et lui seul. En quoi le traduire est toujours une activité théorique, qui met en jeu la théorie du langage, jusque dans l'anti-théoricisme des traducteurs-praticiens... (p. 35)

 

            . D'où un mélange confus de Saussure et d'Austin, et Searle, de linguistique et de phénoménologie - la philosophie spontanée de certains linguistes qui se montre par le recours à l'intention, au "vouloir-dire non linguistique" (Le français moderne, numéro consacré à la traduction, octobre 1980, p. 332), "vouloir-dire singulier" (ibid., p. 333)" (p. 41)

 

            . Il y a donc un effet de stratégie anthropologique, par la Bible et par le traduire (p. 84)

 

            . L'écriture est un métissage. Un aller-vers. Entre. L'écrivain est toujours un métis, un métèque (p. 98)

 

            . L'effet poétique du signifiant juif, dans le traduire, dans la théorie du langage et du rythme, ne sont pas séparables. (p. 113)

 

            . Non seulement il n'y a pas de définition du juif, mais, comme tout ce qui est anthropologique, il échappe indéfiniment au définir. (p. 122)

 

            . "le dernier pas, mais aussi le plus difficile, de toute interprétzation, consiste à s'évanouir avec tous ses éclaircissements devant le pur se-tenir-là du poème" (H. Meschonnic, Célébration de la poésie, 2001, Verdier. Cf. le compte rendu de P. Kéchichan, Le Monde des livres, 23 novembre 2001, II).

 

- Autres exemples de l'infinitif substantivé :

 

             . ll s'agit de faciliter le poser des avions (Interview d'un commandant du RIMA chargé de la préparation de l'intervention des troupes françaises en Afghanistan, le vendredi 16 novembre 2001, France Info, 17h 30.

 

            . "'Omar m'a tuer' : un R plein de sens"

            Il suffit ainsi de peu pour qu'une variation graphique soit prise dans une histoire et fasse fortement sens. La main qui écrivit en lettres de sang sur un mur ne se doutait pas  (si une main peut se douter) qu'elle allait créer avec ce r en trop un débat juridique qui n'est pas encore terminé  et c'est en ce qui nous concerne ici, lancer une sorte de mode, au sens courant et grammatical du terme.

            On trouva ainsi plus tard au lendemain du procès, dans Info-Matin du 3 février 1994, "Les juges ont tranché : Omar l'a tuer"  et le 7 mai 1996 dans Libération : "Chirac m'a gracier". entretemps on put lire : "Edouard m'a tuer" (Le Monde, 17 février 1994) "le RPR m'a financer" (Le Monde 14 mai 1996) : dans une manifestation étudiante un calicot annonçait "on est manipuler"...

            R a donc pu, certes pour un temps et pour un public relativement restreint, donner une fonction nouvelle au mode infinitif, celle d'un mode qu'on pourrait nommer le mode du "ver dans le fruit", proche du testimonial de certaines langues (indiquant notamment que ce qui est écrit provient d'une autre source que le scripteur, d'où sa valeur polémique). Mais son histoire n'est peut-être pas finie... (Bernard Gardin,  "L'esprit de la lettre : fonction identitaire des variantes graphiques", Panoramique, 42, 1999, p. 111).

 

 

             

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

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Chanson de Guillaume, éd. F. Suard, Paris, Bordas, 1991. Classiques Garnier

 

Chanson de Roland, éd. C. Segre, nouv. éd. revue par M. Tyssens, Genève, Droz, 1989 (TLF)

 

Chrétien de Troyes :

Guillaume d’Angleterer, éd. A. J. Holden, Genève, Droz, 1988.

Erec, éd. M. Roques, Champion, 1952 (CFMA)

Cligès, éd. A. Micha, Champion, 1957 (CFMA)

Chevalier de la Charrette, éd. M. Roques, Champion, 1956 (CFMA)

Chevalier au lion, éd. M. Roques, Champion, 1960 (CFMA)

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(Concordancier de M.-L. Ollier)

 

Christine de Pizan

 

Claris et Laris

 

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Conqueste de Constantinople de G. de Villehardouin (ConquesteV)

Conqueste de Constantinople de R. de Clari (ConquesteC)

 

Chronique des ducs de Normandie, éd. Fahlin, Uppsal, 1951.

 

Chronique de Philippe Mouskés.

 

Dits de Jean de Saint-Quentin

 

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Guillaume de Dole

 

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Le voir Dit

Le Jugement du roi de Navarre

 

Histoire des rois de France, éd. C. Buridant (à paraître)

Vie de Louis VI.

 

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 De la chose de chevalerie (Végèce), éd. L. Löfstedt, Helsinki, 1982.

Oisivetés, éd. D. Gerner, thèse Strasbourg, 1995.

 

Marie de France :

Fables

 

La Mort Artu, éd. J. Frappier, Genève, Droz, 1956 (TLF)

 

Lettre du prêtre Jean

 

Parise la duchesse, éd. M. Plouzeau.

 

Partonopeu de Blois, éd. J. Gildea, Villanova, 1967.

 

Raoul de Cambrai, éd. S. Kay, Lettres Gothiques.

 

Régime du corps d’Aldebrandin de Sienne, éd. Landouzy-Pépin.

 

Renart le Nouvel, éd. H . Roussel, Paris, 1961 (S.A.T.F. )

 

Roman de Carité

 

Roman de la Rose, éd. F. Lecoy, Champion, 1965-1970 (CFMA)

 

Rutebeuf, Œuvres complètes, éd.  Faral-Bastin.

 

Le Tournoi de Chauvency, éd. M. Delbouille, Liège-Pµaris, 1932.

 

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Ronsard, Art poétique

 

Ronsard : Oeuvres complètes, éd. P. Laumonnier,puis R. Lebègue et I. silver, Société des textes français modernes, 1914-1975, 20 tomes.

 

Ronsard : Les oeuvres de Pierre de Ronsard..., Paris, N. Bueon, é tomes, f° en dix parties (1623) [Commentaires nouveaux de Marcassus... Remarques, souvent d'ordre linguistique, surtout abondantes pour le Bocage, les Eglogues, les Mascarades, les Poèmes. Pour la Franciade, elles se réduisent à peu de chose]

 

 

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[1]  Cette approche psychosystématique du subjonctif a été appliquée avec bonheur non seulement à l'étude historique de ce mode en français (Moignet 1959), mais aussi à celle de l'espagnol (Luquet 1988)

[2]  Le futur, tardif dans l'histoire de bien des langues, est souvent périphrastique, avec l'auxiliaire "avoir", "être" ou "aller" (ex. langues romanes), avec déictique (ex. berbère, coréen, mendé (Libéria)), ou avec marque originale..." (Hagège 1982, 83)

[3] L’infinitif substantivé peut ainsi marquer

- le résultat du procès, ce qu'il produit (point d'aboutissement : ---->)

                voloir :"ce que l'on veut; le désir" (JehanB, 1303, 1614, 1616, 1637);

                parler : "ce que l'on dit, les paroles" (JehanB, 417, 4901, 5161, 5289, 6091);

                penser : "ce que l'on pense, les pensées" (JehanB, 468, 472)

                souffrir : "ce que l'on souffre, les souffrances" (JehanB, 583).

                - le moment qu'il caractérise  (plan séquent: ---I--->)

                le mengier : "le repas, le moment où l'on mange" (JehanB, 304, 373, 425, 804, 1349, 1358, 1485, etc.)

 

[4]  Aldebrandin de Sienne utilise volontiers l'infinitif substantivé, commode pour évoquer les manifestations physiologiques et les remèdes :

Encore, estiernuers et tousirs n'est moult boins, mais que li tieste soit clinee vers l'orelle ou li ewe est entres (ibidem, 93, 19-2)

                ...a celui qui sera ensi nouris et plains a outraige est boins li sainniers  (ibidem, 33, 20-21).

                Et en esté valent (i.e. les poissons) a user qu'en yver, ja soit ce que li norriers de tous pissons soit malvais (ibidem, 174, 8-10).

                Cf. infra.

[5] Parmi la dizaine d’exemples fournis par le T.-L. IV sous l’entrée haster, à côté de haster le souper (Chastelain de Coucy, 145), haster la viande (Cleomadès, 10248)

[6] A propos de ce vers, M. Plouzeau  note : « Foulet, Syntaxe, § 186, affirme que l’on trouve au 13e siècle des exemples « rares » d’emplois de pronoms faibles entre la préposition et le verbe. Mais le seul exemple de Galeran (CFMA 5997) n’est pas probant pour le 13e siècle, l’unique manuscrit qui l’a conservé étant du 15e  siècle » (cf. Galeran, p. XXXIII).

[7]  En concurrence de soi metre au fouir, on trouve ailleurs dans Renart soi metre au frapier  (18936, 20446)

[8]. Cf. sur ce point Gaston Zink "Quant ce vint au congié prendre". De ce anaphorique à ce auto-référentiel en ancien français", Etudes de linguistique générale et de linguistique latine offertes en hommage à Guy Serbat, Société pour l'Information Grammaticale, Paris, 1987, pp. 417-426 : Dans cette séquence, "le référent n'est plus à chercher ni vers l'avant ni vers l'arrière, mais au sein même de ce. Ce renvoie à lui-même, il s'autodésigne. Sa deixis est animée d'un mouvement d'introflexion et se reporte à un référent qui se confond avec la propre occurrence du mot... il se donne d'emblée comme un anaphorique déjà saturé, qui n'a pas à attendre de complémentation." (p. 414)

 

[9]  Sanz demorance /sanz demorer constituent un hémistiche commode pour le décasyllabe, en se distribuant ainsi selon la rime. Rime en –ance : demorance : France nettement majoritaire (5913-14 ; 6335-36 ; 6361-62 ; 6657-58 ; 12125-26 ; 12567-68 ; 12681-82 ; 12947-48 ; 18113-14 ; 18591-92 ; 26785-86 ; 26983-84 ; 3781-82 ; 36047-48 ; 41081-82, à côté de delaiance : France 20607-08), devant aliance (11073-74), apercevance (23433-34),  covenance (34467-68), delaiance (20607-08), delivrer (36989-30), desfiance (19841-42), dotance (12668-70), esmaiance (10439-40), fiance (37041-42),  puissance (6861-62). Rime en –er : 5566 000 acer (24337-38)/acier (11383-84), airer (11383-84), alumer (21319-20), asembler (22929-30), comperer (28695-96), mer (29695-96, 30127-28), gerreier (9727-18), parler (15299-300). Rime en –ee : contree (41023-24). A côté de sanz demore/demure dans les rimes en –ore/-ure : 5529 000 ore (7469-70, 19073-74, 21217-18), secor(r)e (17997-98, 18977-78, 42507-08), sore (7971-72,, 21725-26)/ ure (72752-53)

[10]  Dans Thèbes encore, apercevant  son ennemi Melampus, Ypseus broche a grant  ellés; li quens embla  le poindre as soens  (5522-23) : Ypseut éperonne de toutes ses forces,  le comte devance les siens dans son élan.

[11]  Objet d'une médiocre édition par C.E. Pickford, et constituant en réalité une partie de la Suite du Merlin, elle-même élément du Roman du Graal du cycle de Robert de Boron ou Roman du Graal Post-Vulgate, édité par F. Bogdanow (La Folie Lancelot, Niemeyer, 1965, et La version Post-Vulgate de la Queste del Saint-Graal et de la Mort Artu, troisième partie du Roman du Graal, SATF, 1992).

[12]  Cf. sur ce point Cerquiglini , Foret ,   Mukherjee  (1976., "Le récit saturé : l'enchaînement narratif dans la langue littéraire médiévale", Bulletin de la recherche S.T.D., Paris VII, 1, 1976, 45-84.

[13] . F. Féry-Hue, "Le Régime du corps d'Aldebrandin de Sienne : note sur une version française récrite", Romania, 253-64. Cf. aussi, dans cet article, les deux versions de la Table des matières. Sur l'analyse de cette version, cf. Buridant 2000a.

 

 

 

[14]  Cf. sur ce point, I. Roberts, Verbs and Diachronic Syntax. A Comparative History of English and French, Kluwer, 1993, Chapitre 2.

[15] "Sur la valeur linguistique des variantes de manuscrits", Actes du 5e Congrès des Romanistes scandinaves", Turku (Abo), aoüt 1972, Annales Universitatis Turkuensis, série B, tome 127, Turku, 1973, 113-119.

[16]  C'est ce que remarque C. Schapira observant que, de nos jours aussi, l'infinitif substantivé est, en italien, parfaitement lexicalisé et fait june concurrence active au déverbal d'action. (Schapira 1996, 395). Elle renvoie sur ce point  à Stati Sorin , "La nominalisation de l'infinitif", in E. Arcani, M. Fourment Verni Canini, D. Levy-Mongelli,  Analisi comparativa frances/italiano, Insegnamente delle lingue, Milano, Liviana Editrice, 1989, 29-37.

[17] Jeuner avait d’abord été amené par la métrique : il fallait éviter une césure féminine.

[18]  L'infinitif est déjà employé comme pivot de l'énoncé sentencieux dans les réflexions moralisantes de  Georges Chastellain, qui parsèment sa perception de l'histoire : En mourir dur le lit ne git pas le salut, ny tout le grant périr en terminer sous glaive (Chronique, I, 28, éd. K. de Lettenhove,).

[19]  Cf. François Chirpaz, Le corps, P.U.F., 1963, collection Initiation philosophique, en particulier ch. IV, L'habiter intramondain , où l'on relève : Ainsi devons-nous élucider l'habiter humain dans le monde...(p. 10);  une modalité particulière de l'exister (ibid.,) / l'exister humain(p. 118); le sentir .(pp. 42, 64); l'agir (p. 45); l'habiter (p. 45); notre être-au-monde (pp. 47, 51); l'exister (pp. 50, 97); mon apparaître , cet apparaître(p. 97)